Nuits d’Ivresse Printanière / de Lou Ye / avec QIN Hao, WU Wei, CHEN Sicheng, TAN Zhuo, JIANG Jiaqi, …
Nankin, aujourd’hui. Lin Xue pense que son mari la trom-pe et le fait suivre par Luo Haitao, souvent assisté de sa petite amie, Li Jing. Sa fureur est terrible lorsqu’elle apprend que c’est un homme, Jiang Cheng, que voit Wang Ping. Dès lors, une sorte de tourbillon sombre, sensuel et mélancolique emporte les protagonistes en son centre.
Il est vrai que le film du réalisateur de « Suzhou River » et de « Une Jeunesse Chinoise » n’est pas un long fleuve tranquille, ni dans ses procédés de tournage ni dans sa narration. Lou Ye s’est servi d’une caméra numérique. Et l’on se sent pris de vertige en suivant les mouvements parfois saccadés de l’image. Cette fébrilité accompagne aussi la jalousie violente de la femme blessée, les scènes de nuit à corps perdus dans les boîtes, la passion obsessionnelle de Wang Ping, les regrets qui tourmentent son amant et la pulsion du désir.
Car c’est en fin de compte, à travers ces amours entre hommes, une recréation sans fard de la réalité physique, immédiate, dans la nudité et l’abandon sexuel. Elle met en scène avec une grande sincérité, soutenue corps et âme par ses acteurs, ces « nuits d’ivresse printanières », dues à l’écrivain des années 20, Yu Dafu, que les amants lisent après l’amour. Les séquences urbaines et la cabane, refuge de cette passion interdite, sont unies dans le même environnement par la pluie qui tombe sans cesse. Dans ce monde quelquefois blafard, en contraste, les lumières multicolores de la nuit offrent un lieu où pouvoir se montrer tout en s’y noyant; un lieu où tous peuvent être, hommes et femmes, sans distinction amoureuse. C’est ainsi que se forme un trio à la Jules et Jim bouleversé : les deux amants et la petite amie partent à l’aventure. La jeune-femme a accepté l’autre amour de son compagnon. Union magnifique et fragile que symbolise une scène dans un karaoké où chacun d’entre eux reprend un couplet de la même chanson émouvante.
Et métaphore de la beauté éphémère de l’amour, la fleur tatouée sur le corps de l’un des jeunes-gens matérialise dans sa chair le lotus du bassin initial où les gouttes de pluie viennent tinter.
Ander / de Roberto Castón / avec Joxean Bengoetxe, Christian Esquirel, Eriz Alberdi, ...
Ce premier film est fort et beau et Roberto Castón a un sacré talent!
Dans un petit village du pays basque espagnol, Ander, la quarantaine, mène une vie rythmée par le travail à la ferme et en usine. Entre sa sœur Arantxa et sa vieille mère raide et digne, il joue le rôle de l’homme de la maison qui a la préséance en tout. Pour rompre la monotonie de cette vie réglée, il y a les copains et Reme. Elle, attend toujours son mari, parti lorsqu’elle était enceinte de leur petit garçon et survit comme elle peut en couchant avec ces hommes seuls. Arantxa va se marier et quitte la maison tandis que son frère se casse une jambe. José, immigré péruvien, est engagé pour l’aider. Son arrivée trouble Ander et chamboule les relations familiales.
À l’évidence, le réalisateur nous parle ici de l’homosexualité dans un milieu rural et de forte tradition. Mais il décrit surtout avec subtilité le bouleversement qui s’opère chez cet homme rude qui cède à son attirance. Et la lutte intérieure faite de préjugés et de honte, confrontés au ressenti profond. En même temps qu’il dit la solitude, celle de la mère qui ne peut plus se laisser aller à aimer, de l’immigré exilé, de Reme abandonnée et, bien sûr celle d’Ander.
Les plans sont simples, dépouillés, sans longueur superficielle et les dialogues vrais. Les acteurs y ont une présence sans autre égale que celle de ce somptueux pays basque si vert avec les pleins et les déliés de ses collines et de ses forêts, ponctués de sonnailles.
Enfin, je le répète: ce film est beau et bon, difficile et fin et, sans esbroufe, c’est du grand cinéma!
Et encore : « Téhéran », une sale histoire à suspense dans la jungle de la capitale iranienne, mise en scène par Nader T. Homayoun. « La Comtesse », « Huit fois debout », « Mammuth », pas eu le temps de les voir, c’est dur la vie, mais mon petit doigt me dit qu’il ne faudrait pas les rater...
Miss Mart
Une Éducation / de Lone Sherfig / Avec Carey Mulligan, Peter Sarsgaard, Alfred Molina, Cara Seymour, Olivia Williams, Emma Thompson...
Le charme des collèges britanniques et des jeunes- filles en uniforme, leur écharpe rayée nouée sous le menton, les rues bordées de maisons de briques, les voitures rondes prunes ou beige et les chansons de Brenda Lee. Les années soixante dans une petite ville anglaise. Mais cela ne suffirait pas à faire une histoire ni, surtout, un -bon- film.
La Danoise Lone Scherfig, revenue des partis-pris du Dogme 95, réussit, après « Italian for Beginners », une peinture de moeurs douce-amère plus séduisante encore. Inspirée par le scénario écrit par Nick Homby à partir de la biographie de Lynn Barber, elle met en scène Carey Mulligan, une Jenny que certains comparent déjà à Audrey Hepburn. Il est vrai que cette Jenny-là a la même délicatesse fragile, un peu tremblante, la beauté du visage menu, comme épuré et la noirceur scintillante des yeux écarquillés.
Très jolie Jenny, brillante et spontanée qui vit à l’étouffée entre ses père et mère aimants, un tantinet étriqués. Qui se donne du rêve en français, un désir de Paris, avec Juliette Gréco. Et qui rencontre un homme, très charmeur et charmé, emballeur de parents et ouvreur d’horizons. Alors, adieu lycée, latin, Oxford, et université. La demoiselle veut vivre et aimer...
Histoire d’initiation sans beaucoup de larmes. Avec ambiguïtés et rires perlés. Entre le moule des conventions et le monde du toc mensonger, la jeune fille apprend. L’actrice britannique, qui a déjà joué dans Orgueil et Préjugés, fait montre d’une remarquable maîtrise dans ce personnage qu’on sent animé d’une force peu commune sous son délicat aspect.
Elle incarne aussi une certaine lucidité face à l’aveuglement consenti et hypocrite de l’Angleterre des adultes. De plus, jamais elle ne se pose en victime. Elle déborde de cette joie rebelle qui va ouvrir la voie au « flower power », aux Beatles et aux Stones. Et l’interprétation donne de la profondeur à une oeuvre pleine de vie, plébiscitée au Festival de Sundance.
Liberté / de Tony Gatlif / Avec James Thierrée, Marc Lavoine, Marie-Josée Croze, Bojana Panic...
Avant même Les Princes, Latcho Drom et Gadjo Dilo, Tony Gatlif s’est fait le chantre du monde gitan dont il fait partie. Bohémien, rom ou tzigane, ce peuple nomade refuse de s’installer. Fut-ce en temps de guerre. Surtout, en temps de guerre. De cette guerre où les individus trop basanés, déjà dérangeants en temps de paix, sont à éliminer. Et leur errance est intolérable pour des états dont l’économie et l’ordre sont fondés sur des sédentaires recensés.
Le réalisateur raconte, avec son coeur et ses tripes, l’histoire de cette famille tzigane qui fuit à travers la France occupée et que le maire d’un petit village, Théodore, dans le rôle duquel Marc Lavoine montre à nouveau son grand talent d’acteur, et l’institutrice, Mademoiselle Lundi, tentent de sauver. Marie- Josée Croze, dans ce dernier personnage, recrée l’image d’une résistante déportée. L’interprète, toujours surprenante, lui apporte sa force douce et obstinée.
Et il y a Taloche, James Thierrée. Le prodigieux petit-fils de Chaplin, se jette à corps perdu dans la bruyère, joue du violon à en mourir, rit, hurle et s’émerveille. Allégorie vivante de l’âme de ce peuple poète, épris de musique et de liberté.
Liberté qui surgit sous la forme de Tina – superbe Bojana Panic- longeant un pré sur son cheval au galop. La photo de Julien Hirsh rend les images stupéfiantes de beauté, de couleurs et de lumières. Et la musique, composée par Gatlif et Delphine Montoulet, fait vibrer les barbelés du camp de concentration, résonner les seaux sur l’arrière des roulotte. Elle accompagne le chemin de l’épreuve mais aussi la liesse, sur la route des insoumis.
Et encore : « Lebanon » de l’Israélien Samuel Maoz ou la guerre vue et vécue de et à l’intérieur d’un char. Le Scorsese pas mal décrié « Shutter Island », drame psychologique que j’ai, quant à moi, aimé. Pour les amateurs de thrillers sanglants mais palpitants, François Cluzet dans « Blanc comme neige » de Christophe Blanc. Et à ne pas rater « A single man » de Tom Ford.
Miss Mart
Disgrace / De Steve Jacobs et Anna-Maria Monticelli / Avec John Malkovich, Jesssica Haines, Eriq Elbouaney, Fiona Press...
Il est intéressant, justement, de mettre en perspective les deux productions: celle d’Eastwood et celle-ci, inspirée du roman de Coetzee. Il s’agit de deux moments historiques.
Le temps de « Disgrace » est celui qui suit l’abolition officielle de l’apartheid en Juin 1991. Celui d’ « Invictus » voit l’avènement d’un pacificateur, apte à mettre un terme aux vieilles haines, en Mai 1994, trois ans plus tard.
L’époque dont il est question dans la réalisation de Jacobs, ouvre la voie aux désirs de vengeance d’un peuple noir, soumis depuis 1948, à une férule « blanche », dégradante et meurtrière. C’est dans ce monde-là que David Lurie exerce, en tant que professeur, dans une université du Cap. Cet homme mûr et arrogant profite de son pouvoir d’intellectuel blanc pour assouvir les instincts qui le poussent vers de très jeunes-femmes « de couleur ». Une aventure de plus avec l’une de ses étudiantes l’oblige à démissionner. Il se réfugie alors chez sa fille, Lucy, qui cultive, pour les vendre, des fleurs, dans une ferme isolée au milieu de terres d’où la plupart des afrikaners se sont retirés.
Lucy est victime d’un viol, tandis que lui-même, assommé puis horriblement brûlé, ne peut la secourir.
C’est alors que le séducteur se transforme. Il se rend compte que, dans son pays, les pouvoirs s’inversent. Et lui-même, en corollaire, voit son rapport aux femmes bouleversé. Toute sa vie et sa relation à sa fille sont remises en cause par ce qu’elle a subi. Mais aussi, parce que le monde qu’il a connu s’éloigne et qu’il faut composer avec les « inférieurs » d’avant, jusqu’à l’humiliation.
Odieux et émouvant John Malkovick dont le désarroi et le courage de la repentance nous remuent! Il est vrai que le personnage a, par moments, quelque chose de christique; à la fois gênant et admirable. Quant à Jessica Haines, toute en révolte retenue et souffrance intériorisée, elle dérange et questionne. La pudeur de la mise en scène et son intransigeance ne nous exempte pas du choc. Mais c’est là un choc salutaire, qui oblige à ouvrir les yeux sur l’autre et l’autre partie de nous qui est aussi l’humain.
Gainsbourg (vie héroïque) / de Joann Sfar / Avec Éric Elmosnino, Kacey Mottet, Laetitia Casta, Lucy Gordon, Anna Mouglalis, Mylène Jampanoï...
Pas vraiment fervente du genre « biopic », je suis allée voir « Gainsbourg » surtout à cause de la prestation de Elmosmino dont certains semblaient faire grand cas. Pas déçue! Ni par la réalisation du bédéaste Joann Sfar, connu surtout pour « Le Chat du Rabbin » et qui signe ici son premier long métrage.
Cette interprétation de la vie de notre irrespectueux Serge national ne donne pas dans la biographie formelle. Pas plus qu’elle n’est documentaire. Joann Sfar y transpose son imaginaire en faisant vivre le doublediable Gainsbarre, à côté de Gainsbourg, sous la forme d’un personnage dessiné qui accuse les traits physiques et les travers du chanteur.
Serge enfant, - l’étonnant petit Kacey Mottet-, est déjà dans les images de sa peinture tandis que son père tient à toutes forces à lui enseigner le piano. Il est juste que son double soit une image, avec aussi le sens que ce mot a d’apparence. Elmosmino incarne avec un immense talent les métamorphoses et les ambiguïtés de S.G., chez lequel cohabitent la vérité du garçon insoumis et libre et l’élégance désespérée de l’homme public, déchiré par ses démons intérieurs. Laetitia Casta est une BB éblouissante et pulpeuse à souhait. La Juliette Gréco d’Anna Mouglalis est fatale. Quant à Jane, je l’aurais aimé moins anguleuse. Cependant, j’ai entendu tout au long vibrer l’esprit du « beau Serge » dans les volutes de fumée et la musique, ah, la musique...
Et encore: « A Serious Man » des frères Cohen, comédie grinçante et très drôle dans laquelle un homme auquel arrivent tous les malheurs du monde, cherche conseil auprès de trois rabbins.
François Ozon avec Isabelle Carré, une fois de plus tellement présente, dans « Le Refuge ».
« Une exécution ordinaire » de Marc Dugain, réalisation et acteurs splendides. et je vous recommande le « Fantastic Mr Fox », fruit de Wes Anderson tout à fait délectable.
Miss Mart
Bright Star /Jane Campion/ Avec Ben Wishaw, Abbie Cornish et Paul Schneider.
L’histoire est celle de la passion entre John Keats et Fanny Brawne jusqu’à la fin précoce du poète anglais atteint de tuberculose, à l’âge de 25 ans.
Malgré l’accueil mitigé qu’il a reçu, ce film est le plus poétique qu’il m’ait été donné de voir depuis longtemps.
Poésie de la campagne anglaise utilisée à merveille pour faire ressortir les frémissements et les doutes, les élans et les questionnements du grand amour, le bonheur et la mort en suspens. Poésie de cette exigence des deux amants que n’effraient pas le désir d’absolu. Poème encore de l’éveil de cette très jeune-fille à une sexualité que rien ne saurait entraver car elle est fruit d’amour et de liberté.
Dans ce rôle, Abbie Cornish est éclatante de présence entêtée, sensuelle et rayonnante. Et légère... Ben Wishaw, que l’on avait déjà vu en Arthur Rimbaud, dans le film de Todd Haynes sur Bob Dylan, incarne sublimement le poète, amoureux écorché et malade, et cependant image transcendante de la jeunesse. Et ces deux êtres de chair sont d’une radieuse pureté.
La poésie, évidemment et encore, est celle des vers de Keats qui scandent, tout au long, la narration de cette magnifique liaison amoureuse.
Jane Campion, réalisatrice poète de « Un Ange à Ma Table », fait preuve dans cette recréation biographique visionnaire, d’une maîtrise et d’une délicatesse dignes de Jane Austen. En somme, les vers de « Bright Star », adressés à Fanny, et qui mènent le film, comme dans un songe, jusqu’à sa fin, pourraient tout aussi bien être dédiés à Jane...
Et encore : Je reviens vite fait sur le Jim Jarmush. « The Limits of Control » peut paraître déconcertant et sans lien aucun avec « Dead Man », « Dawn by Law » ou « Broken Flowers ». Pourtant, cette épopée énigmatique d’un tueur dans le Sud de l’Espagne est grandiose. Dans « Invictus », Clint Eastwood poursuit son œuvre généreuse et lucide et place le rugby sur fond d’apartheid. Enfin, « Les Chats Persans » pour un état rock’n roll de l’Iran par Bahman Ghobadi.
Miss Mart.
Gamines /Éléonore Faucher/ Avec Amira Casar, Sylvie Testud, Zoé Duthion, Élise Otzenberger, Laurence Cordier...
L’enfance, ça marche toujours! Parce que ça nous renvoie à la nôtre. Et celle de Sybille, avec son amour de la joie et sa blessure particulière, nous fait sourire et nous émeut. « Je n’ai pas de père mais je m’en fiche, c’est comme ça. J’ai une photo. ». Sybille a deux soeurs plus raisonnables, moins rebelles, moins facétieuses aussi. En plus, elle est blonde, « le portrait craché » de son père, surprend-elle, ce « il » qu’on ne cesse de lui cacher; alors que Georgette et Louise sont très brunes, comme leur mère et sa famille italienne. Avec tout ça, Sybille se sent un peu le « vilain petit canard » de la couvée. Heureusement, son parrain qu’elle adore -Jean Pierre Martins macho et sensuel à souhait-, l’appelle « l’artiste » et c’est une différence qu’elle apprécie.
Attachantes gamines, toutes trois actrices remarquables et Sylvie Testud, jeune adulte au visage de faunesse qui imprime, sur la toile de sa peau fine, toutes les émotions. C’est d’ailleurs d’après le roman autobiographique de la même Sylvie que s’est fait ce film tendre et grave. Pour autant, nulle lourdeur ni cliché, même lors de la rencontre manquée des jeunes-femmes avec leur père dans la banalité d’un café; juste de l’âpreté.
Éléonore Faucher renoue, après « Brodeuses », avec l’intérêt qu’elle porte aux vies en devenir. N’a-t-elle pas aussi écrit un roman pour enfants...? Et de son passé de cadreuse, elle garde le sens de la distance juste et de la mise en relief.
Pour l’accompagner, la jolie petite musique de Laurent Petitgand, tantôt piano seul, tantôt piano, violon et violoncelle, lance des ritournelles aussi légères que des oiseaux en vol.
Sans oublier celle que l’on se chante encore, en sortant de la salle : « L’Italiano » de Toto Cutugno, où Sybille réclame en riant « Lacciate mi cantare/Laisse moi chanter »... avec la vie.
Persécution / Patrice Chéreau / Avec Romain Duris, Charlotte Gainsbourg, Jean-Hughes Anglade, Gilles Cohen.
L’acteur-réalisateur part, une fois de plus, dans l’exploration de l’urgence.
Le film commence dans le métro: une femme se fait gifler violemment par un transsexuel qui fait la manche. Un homme suit la femme, non pour la consoler, mais pour lui demander ce qui, en elle, peut avoir provoqué cette fureur. Le ton est donné.
L’homme c’est Daniel, trente cinq ans, idéaliste, exigeant jusqu’à l’agressivité. Un jour, en entrant dans l’appartement qu’il rénove, il trouve un type nu, couché dans l’une des chambres. Cet homosexuel, obsédé de Daniel jusqu’à la folie, va le harceler. Et lui servir, en sorte, de miroir-repoussoir.
Vis à vis de son ami, Michel, en pleine dépression, Daniel se montre dur et intransigeant. Alors que lui-même demande toujours plus à Sonia, la femme qu’il aime, au risque de pourrir leur relation .
Selon cette belle logique, le persécuté se montre persécuteur, justifiant ainsi le titre du film. Cependant, ce qui s’y traite, de manière plus profonde, dans la vérité des dialogues, est la difficulté des relations humaines et particulièrement, amoureuses. Rien de nouveau! Sauf que le propos est aussi l’absence, la disparition. Comment l’amour peut -ou non- s’en accommoder. Et comment l’on se bat pour qu’il ne meure pas, afin- lutte dérisoire et splendide-, de ne pas mourir soi-même.
La chute du motard, scène finale, renvoie au trou béant de l’absurdité des choses. Pourtant, la silhouette de Romain Duris-Daniel s’éloigne dans la nuit parisienne, enveloppée de la voix ange des ténèbres d’Anthony (and the Johnsons).
L’acteur campe ce personnage brutal et et démuni, naïf et masochiste, qui exaspère et attendrit. Sonia, incarnée par Charlotte Gainsbourg, avance comme la proue d’un bateau en maintenant l’amour à flot avec sa grâce toute particulière et si touchante. Et puis il y a ce rôle, étrange et difficile, personnifié avec justesse, par Jean-Hugues Anglade, d’homo fou et vieillissant. Les plans d’Yves Cape -précédemment directeur photo de « Flandres »-, souvent rapprochés, sur les visages, et crûs, sur les corps, entament la chair jusqu’aux sentiments.
Et l’on reconnaît autant ici le directeur d’ « Intimité » que de « L’Homme Blessé », dans une oeuvre bien tenue qui fait écho à des questions éternelles.
Miss Mart
Tetro /Francis Ford Coppola / Avec Vincent Gallo, Alden Ehrenreich, Maribel Verdú, Klaus Maria Brandauer, Carmen Maura.
Au départ, l’ambiance musicale, un peu fantastique puis, très vite, bandonéon, et les gris mouillés du port et des pavés luisants de pluie. Nous sommes à Buenos Aires, dans l’Argentine de Borges et de ses quêtes d’identité. Un papillon cogne sur une lampe allumée avec un bruit cristallin. Le tic tac d’une horloge bat le passage obsédant du temps.
Ce temps, remonté jusqu’au noir et blanc du présent de Tetro, auquel Vincent Gallo donne un visage grimaçant et son regard de grand rapace. Un présent dont il s’accommode, apparemment. Jusqu’à ce matin où il est bousculé par l’irruption de son jeune frère, Bennie, qu’il n’a pas vu depuis dix ans, lorsqu’il a quitté sa famille en promettant au cadet qu’il reviendrait le chercher.
Bennie retrouve un frère aîné cassé, jambe dans le plâtre dont on comprend au fur et à mesure la symbolique opportunité. Un aîné qui ne veut plus entendre parler de ceux qu’il a fuis, ni de l’écriture qu’il aimait. Angelo Tetrocini est devenu Tetro, et cela suffit.
Nous voici à nouveau dans le monde des conflits et des secrets de famille, sous la tutelle castratrice d’un père despote. Et les querelles de deux frères qui ne le sont qu’à demi. On pense aux « Parrains » I et II mais, dans ce film, le thème est plus abouti et F. F. C. nous y livre davantage de lui-même.
Et, de ce matériau-là, le réalisateur se sert pour affermir son art. Ici, par exemple, les images en couleur du passé fulgurent hors du noir et blanc, comme, aussi, la présence vivante et sensuelle de Maribel Verdú-Miranda, qui éclaire Tetro.
Or, ce réfugié dans l’obscur refuse la lumière: c’est la gloire de son père qui l’a, pour ainsi dire, basculé dans le noir; ce sont les phares d’une voiture, venant en face, qui l’ont ébloui, lors de l’accident qui a tué sa mère.
Le cheminement dans le tunnel d’ombre où Tetro s’enferme est pourtant également celui du processus de la création. Une allégorie où Francis Ford Coppola dévoile les rapports complexes que tout créateur entretient avec ses oeuvres, avant leur venue au jour.
Car ensuite, quand la lumière apparaît, elle est celle qui révèle ….
Et encore : « Away we go » de Sam Mendes ou le périple d’un jeune couple à la redécouverte de lui-même, un bijou de film. Le fantastique Terry Gilliam et son non moins fabuleux « Imaginarium du Docteur Parnassus »! « Vincere », la splendeur de l’image et la vision de Bellochio sur la montée du fascisme. Antoine de Caunes, extraordinaire dans la comédie délicieuse et tendre de Jean-Jacques Zilbermann, « La folle histoire d’amour de Simon Eskenazy ». L’étrange et émouvante « Famille Wolberg » d’Axelle Ropert et, évidemment, le dernier Jim Jarmush, « The Limits of control ».
Miss Mart
Le Ruban Blanc / Michael Haneke / Avec Christian Friedel, Leonie Benech, Rainer Bock, Susanne Lothar, Ulrich Tukur,Ursina Lardi et la voix d'Ernst Jacobi
Le parti pris de l'image est celui du noir et blanc ; une voix off, celle de l'instituteur vieilli, tisse la trame du drame.
Eté 1913, dans un petit bourg luthérien de l'Allemagne du Nord. Au sein de l'Ordre apparemment bien affermi par ses représentants, baron, régisseur du château, pasteur, médecin, instituteur-précepteur, police, s'exerce le Mal issu du pouvoir issu du pouvoir traditionnel à cette époque et en ces lieux. Celui fait, par les hommes aux femmes et par les adultes, aux enfants. Paradoxalement, la mission du pasteur est d'éradiquer ce même Mal, notamment, chez ses nombreux rejetons. Des enfants blonds et beaux aux visages, pour la plupart, impénétrables...
Pourtant surviennent des événements étranges. Le médecin fait une chute en revenant à cheval chez un patient : un câble a été tendu à dessein à l'entrée de sa propriété. Le jeune fils du châtelain est enlevé et molesté. Plus tard, ce sera le tour du fils handicapé de la sage-femme.
Michael Haneke, tout comme dans "Funny Games", met la distance de son regard d'entomologiste sur les villageois. Il ne prend pas parti, ne donne pas de leçon. Toutefois, dans la sombre architecture, au propre et au figuré, de cette histoire, jaillit l'éclat du blanc, la pureté de la neige, la lumière éblouissante des blés d'été qui se balancent. De même, au sein de ce mal presque ordinaire, il place la figure de l'instituteur bienveillant, soucieux de vérité, amoureux sincère, respectueux et constant. Celle aussi de la toute jeune fille qu'il aime, spontanée et confiante. Et l'horrible symbole de l'oiseau décapité et embroché sur des ciseaux est, en quelque sorte racheté par le don que fait son plus jeune fils au pasteur.
Le film s'achève sur l'annonce de l'attentat de Sarajevo. Est-ce à dire que ce mal-là, de la guerre, est déjà en germe dans le microcosme du village, préfigurant aussi l'autre Ordre du Mal, celui des nazis ? Fidèle à sa démarche, le réalisateur laisse la porte ouverte à de multiples interprétations. Cela en frustrera certains et en fera cogiter d'autres...
Miss Mart
Away We Go / Réalisé par Sam Mendes / Avec John Krasinski, Maya Rudolph, Maggie Gyllenhaal, ...
Si vous avez vu les autres films de Sam Mendes, vous trouverez le ton de celui-ce léger. Si vous ne les avez pas vus, ne vous en faites pas, vous le trouverez léger quand même. Ici, Mendes surprend en se tournant en se tournant vers une future famille qui recherche l'endroit idéal pour élever leur bambin. Burt et Verona sont trentenaires, bientôt parents, et la petite ville de province qu'ils habitent ne leur paraît pas être l'endroit rêvé pour fonder un foyer. Ils vont alors arpenter les Etats-Unis et le sud du Canada à la recherche de l'Eldorado familial, et rencontrer de vieilles connaissances qui tenteront tour à tour de les convaincre de vivre dans leur région.
Moins visuel que ses précédents films, Away We Go est pourtant un road-movie très bien réalisé, interprété par d'étonnants acteurs, Allison Lanney, Maggie Gyllenhaal, mais surtout John Krasinski (Burt) et Maya Rudolph (Verona) en tête, qui convainquent en jeunes trentenaires très humains, sensés, et dont la simplicité touche.
Away We Go renoue avec l'humour, quasi absent depuis American Beauty, parfois loufoque, parfois cynique et noir, mais toujours bienvenu, entre deux moments de tendresse et d'émotion.
Pourtant avec ce film, Sam Mendes reste en retrait, et traite un sujet « facile ». Jarhead, les Noces Rebelles et surtout American Beauty pointaient avec une réalité cruelle les vices d'un monde dénué de sens, envahi par la passion et souffrant de na jamais parvenir à un quelconque but. Ce dernier film laisse moins pensif : on passe certes un très bon moment, humain, drôle, mais on ressort de cette expérience moins pensif et instruit qu'on ne l'était pour ses précédents films.
Frech Max
Sin Nombre / de Cary Fukunaga / Avec Edgar Flores, Paulina Gaitan, Kristian Ferrer et Damayanti Quintanas.
Sayra retrouve, au Honduras, son père dont elle a été longtemps séparée. Ensemble, avec son oncle et son cousin, ils vont tenter de rallier la Terre Promise des Etats-Unis. Au Mexique, Casper/Wily fait partie du gang des Maras Salvatrucha. Il y fait enrôler le petit Smiley qui ne demande qu'à faire ses preuves. Mais Casper a une petite amie très jolie et passe avec elle un temps qu'il doit aux Maras. Le meurtre de Martha-Marlène décide de sa fuite.
La route du jeune homme rencontre, sur le toit d'un wagon, celle de Sarya. Et cette rencontre n'est pas fortuite. Le parallèle, s'il ne s'établit pas de suite, est pourtant possible : lorsqu'il subit la violence, chacun sauve sa peau comme il peut.
Les membres de ces gangs sont, à l'origine, victimes de l'atroce guerre civile du Salvador qu'ils durent fuir pour se réfugier à Los Angeles. Puis, pour une partie d'entre eux, chassés par les autorités étatsuniennes, retour à la case départ, d'où leurs bandes mafieuses essaiment aussi au Honduras, au Nicaragua, au Guatemala et au Mexique.
Certes, les Maras sont d'une cruauté et d'une violence rares et le film, tout en évitant de tomber dans l'exhibitionnisme, présente des images horriblement choquantes. D'autant que ces bandes qui vivent de transferts de drogues, d'esclavage sexuel et de meurtres d'innocents sont un modèle héroïque pour les gosses des bidonvilles.
Et puis il y a les autres, ceux qui partent, pour échapper à la misère et à la mort, et pensent arriver dans cet Eldorado, là-bas, au bout d'un voyage infernal, adouci pourtant par l'entraide.
Le réalisateur français, Christian Paveda, auteur du documentaire « La Vida Loca » sur les Maras, y a laissé sa peau. Avec cette fiction, on peut espérer que Cary Fukunaga, dont c'est le premier film, n'encourt pas un tel danger. Et ce film est formidable, en coup de poing, d'un tempo effréné. Le jeu des acteurs, les mouvements des machines, grues, camions, trains, la vie du clan jusque dans ses tatouages tribaux, tout participe de cette vitesse terrible qui ne peut mener qu'à la catastrophe. Cependant, sur tout cela, court un souffle romantique qui rend l'oeuvre définitivement attachante.
Miss Mart
Fish Tank / Andrea Arnold / Avec Katie Jarvis, Michael Fassbender, Kierston Wareing, Rebecca Griffith et Harry Treadaway.
Prix du Jury au dernier Festival de Cannes, cette œuvre, parfois tendue jusqu’à rompre, nous laisse suspendus, haletants sur le souffle de Katie Jarvis, alias Mia, l’ado rebelle. C’est avec cette respiration que les premiers plans délibérément flous arrivent sur l’écran et c’est elle qui s’impose de manière lancinante pour rythmer le film.
Inspirations, expirations dans l’aquarium, ce Fish Tank où l’on voit la jeune fille, mutique ou rageuse, mal dans sa peau, jogging informe et capuche relevée sur la tête baissée, tourner et tourner encore. Et se cogner la tête aux murs de glace de la banlieue prolo de l’Essex dans laquelle elle vit et à ceux de sa famille. Joanne, la mère sexy et immature qui multiplie les amants et les verres d’alcool. La petite sœur, Tyler, avec laquelle les échanges passent par l’insulte. Et l’échec à l’école…
À 16 ans, la sauvage aussi prend un bon coup d’air pour donner un coup de boule, ça défoule ! Et, pour tenter de respirer plus librement, elle répète inlassablement, dans un local désaffecté, dont la grande vitre et le miroir lui renvoient une image d’elle-même qu’elle peut aimer, des figures de break dance.
Sur ce, Connor, dernier mec de Joanne, la mère, débarque, avec son sourire enjôleur et ses promesses d’amour et de bonheur. Il emmène tout le monde à la campagne prendre un bol d’air, au bord de l’eau, prétexte à de très belles scènes paisibles et rieuses, loin du béton de la cité HLM, des terrains vagues et des bords de périphs. Ces derniers sont les lieux ordinaires des marches forcées de l’adolescente. Un jour, elle voit, sur ce parcours obligé, une jument efflanquée, enchaînée à un bloc de béton, flagrant symbole de sa propre suffocation, qu’elle n’aura donc de cesse de vouloir délivrer.
La réalisatrice anglaise, dont c’est le second long-métrage, nous donne ainsi un regard féminin sur la dureté du monde, dans la lignée réaliste et sociale d’un Mike Leigh ou d’un Ken Loach. Un regard fait de concentration où le fond et la forme sont remarquablement unis.
Mais l’on y voit aussi le cheminement de la jeune anti-héroïne vers plus de douceur et de compréhension, vers une réconciliation avec elle-même. Elle s’y découvre capable d’amour et de confiance, dans les autres et en elle, malgré la trahison. Quand il lui faut partir, elle le fait sans se retourner ni se lamenter. Et comme l’extraordinaire comédienne non professionnelle de 17 ans, découverte pour le rôle, elle s’en va vers une nouvelle vie.
Le dernier pour la route / Philippe Godeau / Avec François Cluzet, Mélanie Thierry, Michel Vuillermoz et Marilyne Canto.
Adapté du roman autobiographique d’Hervé Chabalier, ce film hésite entre documentaire et fiction.
Hervé, grand reporter et patron d’une agence de presse veut en finir avec l’alcool. Le centre qui l’accueille lui impose une quarantaine sans courrier ni téléphone, une chambre double et l’habituelle thérapie de groupe. Jusque là, pas très folichon !
Oui mais… L’interprétation de François Cluzet, secret, sombre et humble, est forte. Mélanie Thierry, en Magali, joue à merveille de ses atouts de belle tentatrice à la dérive. Et Carole, animatrice du groupe, ancienne alcoolo, compatissante et discrète, revêt la peau de Marilyne Canto. Quant au merveilleux Michel Vuillermoz, il est le compagnon de galère d’excellence, plein d’humanité et de distance humoristique.
Cette œuvre, que l’on pourrait par moments qualifier de convenue, a cependant des accents particulièrement émouvants et le mérite de rester sobre, sans effets de manches pour servir une éventuelle plaidoirie. Car non, il n’y a aucune trace de sermon dans ce propos.
En effet, Philippe Godeau dont c’est le premier film en tant que réalisateur est un homme qui se passionne tout simplement pour la différence et la souffrance humaine. Il fut le producteur du bouleversant « Les Nuits Fauves ». C’est dire que ce qu’il recherche c’est le plus de vérité possible. Cette réalisation en est la belle preuve.
Et encore : « Un prophète », de Jacques Audiard, évidemment, dans lequel certains voient une sorte de pendant à « Fish Tank ». La réalisatrice Caroline Bottaro, avec Sandrine Bonnaire en « Joueuse » convaincante et Kevin Kline, troublant (Oui, le même qui arpentait les scènes de rock, de long en large comme un possédé !). Et puis Ang Lee et son « Hôtel Woodstock », Hippy is not dead, yeah ! Et surtout, allez voir cette merveille : « Le temps qu’il reste », drame burlesque et poétique par l’auteur de « Intervention Divine », Elia Suleiman. Ah, oui, j’oubliais ! Sans le démolir, c’est pas le genre de la maison, je ne vous recommande pas le dernier Tarentino. Enfin, si certains ont des sous en trop…