ALERTEZ LES BEBES

 


Ils ont manifesté en mars dernier. Qui, ils ? Le personnel et les usagers de crèches. C’est suffisamment rare pour que la presse en parle, et que la raffinée Nadine Morano fasse à nouveau la une des journaux à l’insu de son plein gré. De quoi s’agit-il ? Oh, d’un dossier qui n’intéresse pas vraiment le grand public, puisqu’il s’agit des tout petits et que les tout petits ne votent pas, c’est bien connu. Rencontre avec Véronique Pommiès et Catherine Sassus-Bourda, directrices de crèches et membres de l’Association Régionale des Directeurs d’Etablissements et Service Petite Enfance (on dira ARDESPE, ça fera plus court).

 

La cause de ce grand courroux ? La mise en application annoncée d’un décret régissant tous les services d’accueil collectif des moins de 6 ans.

 

A quoi sert une crêche ?

Ce n’est pas rien, en effet, la gestion des 0-6 ans.

Sachant que c’est en effet à 2 mois environ qu’une crèche prend en charge les bébés, à un âge où ils ne se sont pratiquement pas séparés de leur mère, c’est aux professionnels de la petite enfance à "gérer" cette rupture du lien maternel en étant à l’écoute des enfants, en se rendant disponible tout en sachant s’adapter à des situations à chaque fois différentes.

En outre, les directrices de crèches sont responsables de la mise en oeuvre des moyens mis à sa disposition dans la structure pour garantir le bon accueil de l’enfant, responsables de la gestion du personnel, garantes de la qualité de la relation avec les parents, chargées d’exécuter les décisions du gestionnaire de crèche, et, enfin, elles sont garantes de l’exécution des décisions des organismes de tutelle et de la qualité de la relation avec leur représentant respectif.

Donc, un nombre de missions que peu d’entre nous soupçonne pour celles

qui s’occupent de nos chères têtes blondes.

 

 

Retour en arrière

Le sentiment général qui se dégage, c’est qu’on assiste, ici comme ailleurs, à une déréglementation progressive d’un domaine qui, pourtant, devrait rester «protégé» au regard du public concerné tout en bénéficiant d’un encadrement tant qualitatif que quantitatif.

Un exemple parmi d’autres: en crèche, le nouveau décret tant décrié va considérer le CAP petite enfance comme qualification valant responsabilité d’encadrement, décision surprenante pour une formation qui ne dépasse pas quelque chose comme 36 journées !

L’objectif caché de ce texte ? Permettre aux crèches de fonctionner avec 40% d’éducateurs Jeunes Enfants (Bac + 5), de puéricultrices (Bac + 3) et d’auxiliaires de puériculture (CAP spécifique obtenu après un an de formation), et 60% de salariées titulaires d’un CAP petite enfance et possédant 3 ans minimum d’expérience (contre 5 auparavant)... Ce qui veut dire, bien entendu, des budgets nettement inférieurs, même si les salaires dans ce domaine n’atteignent pas des sommets.

 

Dans le même esprit, on peut craindre une généralisation des «micro crèches » (structures ne pouvant dépasser 10, voire 11 places), jusque là expérimentales, qui peuvent fonctionner avec un personnel qualifié mais non diplômé (voir plus haut), va à l’encontre de ce que tous les spécialistes de l’enfance préconisent.

 

 

Et il est illusoire d’imaginer que les enfants pourront s’épanouir et être en sécurité en compagnie de professionnelles ne possédant que quelque 36 jours de formation et de 3 ans d’expérience professionnelle (au lieu de 5 actuellement), malgré leur évidente bonne volonté. Quid des réunions d’équipe, des «régulations» indispensables assurées par un pédopsychiatre ? Sachant que le gestionnaire de la structure ne sera pas dans l’obligation de désigner un ou une directrice, il y a tout lieu de s’inquiéter de ce type de fonctionnement appelé selon toute vraisemblance à se généraliser.

 

 

Idem pour ce que Nadine Morano appelle les Jardins d’éveil, réservés aux 2-4 ans pour une capacité d’accueil minimal de 12 places. Ces structures payantes risquent de se substituer de fait à l’accueil gratuit en école maternelle, déjà menacé pour les 2-3 ans. On peut certes discuter du bien fondé de la scolarisation des tout petits. En revanche, à partir de 3 ans, celle-ci a un sens, liée au degré de développement de ce petit d’homme qui, à son âge, a pu prendre conscience de sa petite personne dans son environnement immédiat.

Quant à la «direction» de ces Jardins d’éveil, elle pourra être déléguée, par exemple, au directeur de l’école la plus proche qui l’intégrera dans son service. On en rajoute une couche ? Allez, grâce à ce décret, les crèches pourront accueillir 20% de leur effectif habituel en plus (10% actuellement), sans passer par la case «lissage mensuel» qui servait de tampon jusqu’ici.

 

 

Alors ? Alors nous allons vers une dégradation annoncée de l’accueil des tout petits, avec sa cohorte de conséquences néfastes en matière comportemental : plus de gamins et moins d’encadrement, ça veut forcément dire plus d’agressivité et,plus de situations de «malveillance», avec des taux d’angoisse exponentiels chez les petits. Elle a bon dos, la «directive Bolkestein» relative aux services, avec la mise en concurrence de tous les services, petite enfance comprise.

 

 

La voie est désormais royale pour toutes les structures privées, profondément injustes si l’on considère qu’aujourd’hui, les parents payent la crèche en fonction de leurs revenus. Et seule prise de conscience générale comme celle de ce mois de mars permettra au grand public de révéler que l’avenir de leurs chères têtes blondes et brunes se joue maintenant. Et qu’il n’est pas forcément tout rose.

 

Pierre de Nodrest