Le Développement Durable : Soutenable ? Viable ?

 

Le développement durable ne concernerait-il que les lapins ? comme le laisserait penser la couverture de ce dossier, dont la dimension provocatrice n’échappera à personne. Cependant, la conférence de Copenhague, qui s’ouvre très prochainement (ce n’est d’ailleurs pas la première fois que cette ville accueille une telle conférence importante sur les questions environnementales…) nous offre l’occasion d’un coup d’oeil dans le rétroviseur. 

Il est utile de s’interroger sur l’importance des délais que l’on observe pour la prise en compte de questions aussi fondamentales que la survie de l’humanité. C’est une affaire de décennies. Nous sommes aujourd’hui pratiquement quarante ans après la conférence de Stockholm qui évoque pour la première fois l’éco développement. C’est dire si le cheminement dans les consciences est lent, notamment dans celles des décideurs politiques, toutes catégories confondues.

 

Les attitudes face au développement durable.

 

On pourrait distinguer en gros trois catégories d’attitudes.

Tout d’abord celle qui revendique le fait de faire du développement durable comme Monsieur Jourdain faisait de la prose. Ces tenants ont, soit inventé le concept eux-mêmes, ou, ils le tiennent de leurs ancêtres. C’est une attitude que l’on rencontre souvent chez les chasseurs et les pêcheurs puisqu’ils se présentent comme les porte-flambeaux de la tradition. En forçant à peine un peu le trait on pourrait dire que dans cette région, si l’on sait accommoder le confit de canard et le salmis de palombes c’est grâce à l’héritage des ancêtres. Ils ont transmis leur   art, leur savoir-faire et, vu sous cet angle, le développement durable fonctionne depuis longtemps. Difficile d’aller plus loin dans ce cas puisque ces acteurs revendiquent le fait d’être l’incarnation même du développement durable.

 

Il y a ensuite l’attitude de ceux qui ont repris en compte le développement durable et le mêlent à tout propos. Il y a là un recyclage tous azimuts dont on a pu mesurer à chaque instant l’étendue depuis des années. Tout est devenu durable : les théories, les subventions, les emplois, la clientèle, la machine à laver, le téléviseur, le téléphone, les sentiments, le chat, les virus …, bref le développement durable accommodé à toutes les sauces. Mais ce n’est plus une affaire de cuisine. Cela fait « tendance » dans les rapports d’activité de sociétés, dans les campagnes marketing, sur les affiches publicitaires. 

On rencontre également dans cette catégorie une évidence fréquente, autant qu’ambigüe : « si on fait du développement … c’est pour durer … ».

Là encore on fait l’économie de hasarder un contenu au développement durable. Ceci induit  immédiatement le risque de dérives dans le fonctionnement de tels concepts, dévitalisés avant même d’avoir fonctionné. Les exemples ne manquent pas, il n’est pas nécessaire de fournir un gros effort pour en trouver.

 

Il existe une troisième attitude avec une catégorie d’acteurs dont le nombre, limité au départ, commence semble-t-il à augmenter dans des proportions importantes. Ce sont tous ceux qui se sont approprié cahin-caha au fil des ans la définition de Rio. Ils commencent à faire fonctionner le concept ne serait-ce déjà, qu’en ânonnant cette définition. Elle aurait même à se répandre généreusement à l’occasion des campagnes électorales.  

On commence peu à peu à faire référence effectivement au « mode d’emploi » longtemps occulté après Rio, à savoir l’agenda 21. Pour en faire quoi ? Ceci est une autre histoire.

 

Retour aux sources.

 

Il est couramment admis que l’apparition publique du développement durable, - avec un certain nombre de bémols qui seront évoqués chemin faisant -, se situe à Rio en 1992. 

Si on veut faire un peu d’archéologie et situer la filiation qui amène à la conférence de Rio, il convient de remonter quasiment 20 ans en arrière...

 

En 1972, à Stockholm, la conférence des Nations Unies sur l’environnement évoque la notion d’écodéveloppement.

Dix ans plus tard, à Nairobi, apparaissent les oppositions entre les pays du Nord et pays du Sud notamment autour des questions démographiques et de la notion d’exclusion. 

Une résolution de l’ONU en 1983 suscite la création de la commission mondiale « Environnement et développement » pour : « soumettre toute question au conseil, formuler toute proposition et recommandation qu’elle juge pertinente et appropriée, à un moment où l’environnement mondial faisait l’objet de pressions qui n’avaient jamais été aussi fortes et où des prédictions pessimistes sur l’avenir de l’humanité devenaient monnaie courante ».

Cette commission va, dès son origine, intégrer développement et évolution de l’environnement dans une même démarche... Cette initiative n’a pas de succès, la France ainsi que de nombreux pays européens refusant de s’y associer.

 

En 1984, le secrétaire général de l’ONU lance une nouvelle initiative et commande à une commission présidée par l’ancien premier ministre norvégien Gro Harlem Brundtland un rapport sur le sujet. La commission rendra sa copie en 1987 juste après les catastrophes de Tchernobyl et de Bâle.

 

Le rapport Brundtland est un texte politique, qui reprend les thèses de l’écodéveloppement. Il insiste lourdement sur le fait qu’il faille inventer une croissance qui ne pénalise pas les générations futures. Il ne s’agit plus de sacraliser la nature de manière abstraite. Le rapport mettait l’accent sur deux risques susceptibles d’affecter la planète tout entière : les changements climatiques liés à l’accumulation des gaz à effet de serre, et les graves atteintes à la couche d’ozone.

Le rapport Brundtland s’intitule en fait « Our common futur ». Pour accréditer l’idée que le développement doit se faire dans le respect des ressources de la terre, on parlera de « sustainable development », définition qui est devenu officiel à savoir : le développement soutenable et un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs.

 

L’expression n’a pas de mal à se répandre dans les pays anglo-saxons. En revanche, les Francophones reprendront à leur compte avec un décalage important le concept, traduit en français par : « le développement durable ». Cette traduction n’a en fait jamais été totalement fidèle, ni satisfaisante. Elle oscille aujourd’hui encore entre : durable, soutenable, viable... C’est finalement le développement durable qui s’imposera à la longue sans que l’on ait tout à fait réglé la question d’une traduction qui ouvre, on le voit bien, la porte à bien des interprétations.

Arrive enfin le sommet de la Terre de Rio. Cette manifestation s’organise autour de l’idée selon laquelle, tous les hommes désormais ont pour mission de sauvegarder la planète pour les générations futures. C’était en 1992 !

Rio, c’est l’affirmation d’un concept certes, d’un mot d’ordre. C’est aussi, à travers l’agenda 21, la liste des problèmes qu’il convient de prendre en compte si l’on souhaite ménager le futur.

Mais Rio, c’est surtout la rencontre entre les pays développés et pays pauvres, la rencontre de deux mondes dont les problématiques sont loin de converger.

 

Un exemple : la « conversion » de l’Aquitaine au Développement Durable.

 

En  guise d’illustration sur le long cheminement qui peut amener à s’intéresser au développement durable et à l’intégrer dans ses pratiques, l’exemple de la région Aquitaine retiendra  ici l’attention. 

Le premier moment significatif où il est question de développement durable en Aquitaine se situe semble-t-il en décembre 1996 lorsque la Région organise en catastrophe, il faut bien le dire, et sous l’insistance du ministre de l’environnement de l’époque Corinne Lepage, les Assises Régionales du Développement Durable...

1996, c’est la veille de 1997... 5 ans après Rio, la France doit participer à cette nouvelle rencontre internationale. En réalité, elle n’a pas grand-chose à se mettre sous la dent parce qu’elle ne s’est jamais véritablement saisie du problème du développement durable... Alors, histoire de ne pas être complètement ridicule, le gouvernement français afin de ne pas arriver complètement les mains dans les poches pour ce premier bilan d’après Rio, se réveille tardivement et suscite de la part des régions la mise en place d’assises régionales du développement durable. Cela ne met nullement en cause la sincérité et la conviction de la ministre de l’époque qui eut toutes les peines du monde à faire entrer l’écologie dans les préoccupations de ses chers collègues du moment. 

 

En Aquitaine, la situation ne manque pas d’originalité. C.P.N.T. (Chasse, Pêche, Nature et Traditions) est associé à l’exécutif (RPR-UDF) de l’époque tandis que les écologistes sont présents, certes, mais en infériorité numérique. C’est dans ce contexte que les assises régionales sur le développement durable s’élaborent. Les élus régionaux ont été contraints de s’engager dans une démarche, afin de ne pas friser totalement le ridicule. On a donc bâti  un contenu à ces Assises. Il serait certainement abusif de penser que tous les acteurs de ce rassemblement avaient le développement durable chevillé au corps. Ce qui donna tout de même lieu à des échanges intéressants. 

 

Le principal intérêt que l’on peut voir avec le recul, à cette manifestation, c’est d’avoir provoqué un « effet cliquet » dans l’imaginaire collectif régional, vis-à-vis du développement durable. À partir de là, on ne pouvait plus ignorer ce concept. Il ne restait plus qu’à s’en servir.

 

Il ne s’agit sans doute pas de façon abusive et exagérée de tout ramener au développement durable. Dans la région Aquitaine comme dans bien d’autres régions, les occasions avaient été données depuis fort longtemps de tutoyer les questions d’environnement, particulièrement à travers les politiques d’aménagement du territoire. Dans la décennie 70, la Mission Interministérielle de l’Aménagement de la Côte Aquitaine (la MIACA) a largement décliné, sans l’employer, puisqu’il n’existait pas encore, le concept de développement durable. Cette organisation impulsée par le pouvoir central a  permis certainement ici de préserver une Côte fragile, et des espaces naturels fragiles dans cette région. Au-delà des effets de mode.

 

En marche vers un Agenda 21

 

En 1998 la Région change de majorité et passe sous majorité de gauche, le PS, le PC et les écologistes prennent la direction. Globalement une sensibilité plus soucieuse des questions environnementales s’affirme. Toutefois, indépendamment de toutes les formes d’expérimentation qui ont pu se mettre en place dans différents secteurs des politiques régionales, il faudra attendre 2005 pour qu’apparaissent clairement formulée en terme d’intention politique qu’un agenda 21 régional soit élaboré…. et janvier 2008, pour qu’il se structure de manière conséquente. Il est intéressant de relever à ce moment-là que la délibération qui institue officiellement l’agenda 21 du conseil régional d’Aquitaine fait l’objet d’une adoption à une très large majorité. Seul le Front National refuse de s’y associer. C’est donc un acte fort qui est posé,  par une institution politique. On mesure bien cependant le délai qu’il a fallu pour le rendre effectif. 

Désormais, les agenda 21 fleurissent un peu partout, à cause du Grenelle ? grâce à Hulot ? Al Gore ? Artus Bertrand ? …  Et cela est positif, même si on a un peu tardé à se saisir de cet outil que le Sommet de la Terre avait mis à la disposition de tous ceux qui voulaient s’en emparer. En effet les déclinaisons sont envisageables au niveau d’un territoire, puisque Rio avait d’ailleurs préconisé les expérimentations territoriales, d’une région, d’une ville, pourquoi pas aussi au niveau d’une association. 

Des villes se sont lancées assez rapidement. C’est le cas en Aquitaine de la Ville de Bègles qui fut l’une des premières à tenter de passer du discours à la mise en pratique. La mise en cohérence dans le cadre d’une politique territoriale quelle qu’elle soit nécessite un effort certain pour passer de l’incantation à la réalisation. Ceci exige en particulier de faire du développement durable une question qui traverse toutes les politiques sectorielles, la réalisation de cette mise en cohérence exige une discipline certaine et une rigueur qui peuvent expliquer à elles seules le temps que prend la mise en œuvre. Il s’agit encore d’incorporer une dose d’évaluation et sans doute aussi de considérer que rien n’est jamais acquis et que les remises en question font partie de cette démarche exigeante. 

 

 En conclusion un optimiste passablement nuancé.

 

Au-delà du fait que l’on puisse se réjouir partiellement de cette évolution, il est permis de s’interroger sérieusement sur le temps nécessaire à une utopie pour prendre racine. Quelle est la réalité des volontés politiques qui sous tendent ces démarches ? Le développement durable est à cet égard exemplaire. Il s’agissait aussi de placer l’humain au centre du dispositif. Qu’en est-il exactement ? Il n’y a pas de quoi nourrir une espérance démesurée. Au moment où s’ouvre cette conférence sur le réchauffement climatique, Copenhague demandera combien d’années pour éventuellement déboucher sur quelque chose de tangible ? Il y a fort à parier que les ours polaire de l’Arctique s’il en demeure quelques exemplaires, regarderont alors passer les cargos entre l’Est et l’Ouest par le Pôle Nord.    

 

Yande