A la fin du mois de Juillet, le festival d’Emmaus s’inscrit dans l’agenda avec une empreinte originale. L’une des composantes de cette originalité consiste à réunir dans l’enceinte de la Communauté un véritable forum d’associations fortement engagées dans les grandes causes sociales et politiques. Le Festival, c’est aussi l’occasion offerte de réfléchir sur quelques questions d’actualité. La formule plait, même si les publics réunis pour débattre, ne concurrencent pas encore ceux que rassemblent les concerts. Toutefois ces derniers ne peuvent ignorer les slogans bien en évidence dans l’enceinte du festival qui affirmaient entre autres, la solidarité de la Communauté avec Gaza. Cette année, quatre débats étaient inscrits au programme avec des invités de marque :
- L’enjeu économique des alternatives : de la décroissance à une société de gratuité participativeavec Paul Ariès.
- L’enjeu des alternatives de l’habitat avec Michel Valentin, Isabelle Peloux, Michel Lac-Ariet. Michel Valentin et Isabelle Peloux présentent la construction écologique de l’ensemble du centre de séjour des Amanins (Drôme) et la place de l’éducation à travers le projet pédagogique de l’école. Michel Lac-Ariet écoute, échange et réfléchit pour concevoir un habitat plus ECOlogique, plus ECOnomique. Dans le cadre de l’éco-construction, avec d’autres partenaires, Michel Lac-Ariet collabore à la construction d’un habitat écologique sur la Communauté Emmaüs Lescar-Pau.
- Quelles alternatives à la nourriture de demain ? Que et comment mangerons-nous demain ? avec de Paul Ariès, de Raoul Jacquin et de Franck Meymerit. Raoul Jacquin, paysan dans le Minervois (Aude), chargé de communication et membre très actif de l’association Kokopelli. Frank Meymerit est coordinateur au sein du CIVAM (Centre d’Initiative pour Valoriser l’Agriculture et le Milieu rural) en Béarn.
- Les Palestiniens, un peuple dans son pays : quelle alternative à l’occupation. En partenariat avec l’Association France Palestine Solidarité Pau (AFPS) en présence de Hind Khoury Déléguée Générale de la Palestine en France, de Ziad Medoukh et de Jean-Claude Lefort.
Factotum propose de revenir sur deux de ces débats afin d’apporter sa contribution à la démarche engagée sur des questions qui ne retiennent pas spécialement l’attention en général compte tenu de leur aspect pour le moins dérangeant.
Paul Ariès se présente avec la double casquette d’un politologue «spécialiste de la modernité» et d’un citoyen engagé. Son itinéraire l’a conduit successivement à être responsables d’une O.N.G. : « Europe tiers monde » dont la figure de proue est Jean Ziegler. À ce titre il a travaillé sur l’enfant dans la commission des droits de l’homme de l’ONU. A la demande de Simone Veil alors Ministre des Affaires Sociales, il a intégré un groupe sur la question des sectes. Au sein de la mission interministérielle de lutte contre les sectes, il a proposé une grille d’analyse un peu particulière. Pour lui, les sectes ne sont pas un cancer sur un corps sain, mais les métastases d’une société malade. Ce qui l’intéressait c’était, d’aller chercher dans ces organisations « l’ébauche du monde que l’on risquait de laisser à nos enfants ». De l’étude de ce symptôme il en est venu à d’autres symptômes, comme la mal bouffe, au point de devenir une sorte de « gourou » du mouvement anti Mac Do en France. Il s’est également intéressé à la question de l’agression publicitaire, a rejoint l’association «Casseurs de pub». Finalement sa rencontre avec les idées de la décroissance a été une façon de mettre de l’ordre à la fois dans ses idées et dans ses engagements. Il est rédacteur du journal « La Décroissance » responsable des pages politiques. Il a lancé avec une équipe le 14 juillet 2007, après l’élection présidentielle, un nouveau journal : le Sarkophage, qui se veut être l’un des acteurs des gauches anti productivistes et des écologistes anti libéraux »
Paul Ariès, est encore professeur d’histoire et de sociologie de l’alimentation (prix littéraire de l’académie nationale de cuisine), il a été membre du jury international de l’association Slow Food.
Dans un premier temps, ce sera sur le thème des alternatives économiques, de la décroissance à une société de la gratuité. Paul Ariés, avant de parler de la mal bouffe le second jour, s’est livré à une construction tonique et passionnée du concept de décroissance. Son propos très clair était délivré par un débit verbal qui ne laissait pas l’auditoire s’engager sur le chemin d’une sieste matinale. Même si le conférencier s’est défendu de vouloir se complaire à annoncer la fin du monde, le tableau qu’il a dressé de cette « société de consommation frénétique » brillait par sa noirceur, afin aussi de mieux placer sur orbite des éléments de solution et de réflexion très fournis.
Les objecteurs de croissance, les anti productivistes, les écologistes - qui ne sont pas que des écologistes de marché - ne sont : ni des professeurs foldingues, ni des « durs à jouir ». Paul Ariès veut en finir avec le mythe de la consommation et le mythe du toujours plus. Plusieurs chiffres chocs viennent appuyer l’affirmation :
20 % des humains s’approprient 80 % des ressources planétaires... quid alors de nos propres valeurs comme l’égalité et la fraternité ? D’autant que l’espoir de voir grossir le gâteau est réduite à néant par le deuxième constat chiffré :
Si 6 milliards d’humains vivaient comme nous sur cette planète …il en faudrait trois si tous adoptaient le standart de vie d’un Français et sept s’ils adoptaient le standart de vie d’un Américain.
En clair, notre mode de vie n’est pas généralisable. Donc la croissance, le toujours plus n’est pas la solution, ni même pour les pays pauvres qui devront inventer d’autres moyens pour satisfaire leurs besoins fondamentaux. Les objecteurs de croissance ne sont pas en fait partisans de la décroissance faute de mieux, mais tout simplement pour pouvoir demeurer des humains. Cette société a totalement sombré dans la démesure et elle a perdu la capacité de se donner des limites avec pour conséquences l’épuisement des ressources, le réchauffement planétaire, l’explosion des inégalités sociales.
Paul Aries affirme ainsi que, pour le XXIe siècle, la grande question, ce n’est pas celle du pétrole, c’est de savoir à nouveau se donner des limites pour rester des humains, et donc en finir avec la dictature de l’économie.
« Les hommes ne sont pas seulement des forçats du travail et des forçats de la consommation mais aussi des artistes, des amants, des citoyens ».
Pour redevenir des humains il propose d’assurer la primauté de la culture et de redécouvrir la politique parce que la politique c’est la loi, et la définition de la loi. Bien sûr, ça pose la question : «De quelle loi» ? Est - ce qu’il s’agit d’une loi qui est faite pour une petite minorité ? D’une loi qui soit profitable au plus grand nombre ? Un bon sujet de dissertation pour les politiques de tous poils invités ainsi à se livrer au poil à gratter des
« décroissants ».
Le discours de la décroissance n’est pas non plus un discours écolo plus dur que les autres, c’est plutôt la tentative de penser l’articulation entre une série de grandes crises : la crise environnementale, la crise sociale, la crise politique, la crise des institutions, la crise de la personne humaine.
Paul Ariès prend un malin plaisir à forcer le trait sur la crise environnementale. « Quand on parle de crise environnementale, en fait, on est un peu court sur pattes, ce n’est pas une crise environnementale qui nous menace, c’est un effondrement environnemental. C’est la possibilité même de poursuivre l’aventure humaine dans des conditions qui soient encore acceptables ». Nous voilà prévenus. Pour enfoncer un peu plus le clou, l’inventaire exhaustif et argumenté qu’il distille ne laisse pas beaucoup d’espace à la perspective de survie de l’espèce humaine. Coincée entre le marteau de l’épuisement des ressources (alimentaires, l’eau, l’énergie …) et l’enclume du réchauffement planétaire, l’humanité n’a plus trop le choix des solutions, sauf peut-être à voir changer la conception de la richesse et restaurer de manière ambitieuse le lien social.
Face à ce scénario catastrophe, que proposer ? Paul Ariés s’empresse de définir ce que la décroissance n’est pas : le retour en arrière, ni à la calèche ni le retour à la bougie. Il y a des choses qu’il faut conserver. La décroissance n’est pas non plus la décroissance de tout pour tous, la décroissance c’est en premier lieu la décroissance pour les « bouffis » de la croissance. Il est des choses qui vont devoir croître : l’accès à l’eau potable, à la culture, à la gratuité, à la coopération, à la démocratie.
D’autres vont devoir décroître. Et il n’y aura pas le choix, soit on apprend démocratiquement à vivre frugalement et plus dignement, soit cela va s’imposer de façon autoritaire et de façon inégalitaire.
La décroissance n’est pas non plus le développement durable devenu l’idéologie dominante aujourd’hui et risque fort … de devenir l’idéologie des dominants (cf Pierre Bourdieu). Paul Ariès considère qu’il y a deux conceptions du développement durable. La version Nicolas Hulot « Comment polluer un peu moins pour polluer plus longtemps ? » n’est pas une remise en cause des logiques économiques. Et se profile maintenant le développement durable à la Claude Allègre ou à la Laurence Parisot, patronne du Medef pour qui : « Un peu de croissance pollue…, beaucoup de croissance dépollue... » Elle propose de faire la même chose en pire. Que propose l’ex ministre et socialiste Claude Allègre ? Il dit qu’il faut passer d’une « écologie dénonciatrice et culpabilisatrice » à ce qu’il appelle une « écologie réparatrice »… avec finalement des projets futuristes destinés en fi de compte à adapter la planète aux besoins du productivisme.
En somme, tout est prêt également pour adapter l’écologie aux besoins du productivisme : les capitaux, les brevets, les retours sur investissement, la monnaie carbone, la taxe carbone, la bourse de carbone avec ses boursicoteurs. C’est une bonne solution, non seulement pour transformer chaque citoyen en petit actionnaire mais pour proposer une pseudo réponse marchande à un problème qui attend avant tout des réponses sociales et politiques.
La décroissance c’est en définitive l’articulation de trois niveaux de résistance.
Le Premier niveau de résistance, c’est ce que les Québécois appellent la
« simplicité volontaire » : c’est essayer, chacun à notre niveau, d’avoir un mode de vie qui soit conforme avec nos valeurs. Pour certains, ça veut dire ne pas avoir de voiture, de téléphone portable, pour d’autres c’est avoir la possibilité de choisir de travailler à temps partiel. Tout ce que l’on peut faire à notre niveau individuel pour vivre comme un humain devrait vivre est positif. Le risque est de passer d’un discours politique à un discours moralisateur du genre : « Plus décroissant que moi, tu meurs ». Ceci repose sur une logique de culpabilisation ; or, on change le monde en donnant l’envie de changer. D’où la nécessité d’un deuxième niveau.
C’est celui des expérimentations collectives. C’est toujours dans les marges que s’invente le monde de demain. Tout ce qui se bricole à l’échelle humaine localement est essentiel, qu’il s’agisse des coopératives, de production, de consommation, de distribution … Dans cette communauté Emmaüs, on voit très bien qu’elle n’est pas seulement un lieu de gestion de la misère sociale mais un lieu d’alternative pour inventer ce qui peut ensuite se développer dans la société, un lieu qui nous apprend beaucoup de choses. Les communautés Emmaüs sont fondées au départ sur le refus du gaspillage, de la récupération. Ce qui est vrai à petite échelle mais aussi à grande échelle, le gaspillage des denrées alimentaires constituant à cet égard un exemple à creuser.
Nous sommes assez riches pour nourrir dix milliards d’humains, mais nous ne sommes pas capables aujourd’hui d’en nourrir 6 milliards avec les modes de production agricole que l’on a et avec les choix de consommation qui sont ceux de la majorité. Donc, tout ce que l’on peut faire localement à travers des expériences collectives et communautaires est indispensable déjà pour reprendre confiance afin de reconstruire de lien social.
Mais, pour le conférencier, les expérimentations collectives doivent aussi s’accompagner de la remise en cause des logiques dominantes. Il s’agit encore d’être vigilant et de ne pas sous-estimer la capacité de récupération du système, celle des maîtres de ce monde à s’emparer des alternatives. Ici c’est l’exemple de la bio qui illustre le propos.
Le seul bon combat à mener aujourd’hui est un combat pour généraliser la gratuité
D’où la nécessité de développer un troisième niveau. Le début de l’ébauche du commencement de ce qui pourrait être un nouveau projet politique. Donc, il faut inventer un nouveau projet en puisant dans les expériences passées un projet qui soit à la hauteur des enjeux et, pour moi, je dirais que tout tourne aujourd’hui autour de la question de la gratuité. Pour Paul Ariès, le levier de la gratuité est de nature à être opposé à l’efficacité de la société de consommation et apte à ouvrir des alternatives fortes. « Parce que la gratuité, on l’a, chevillée au coeur ; la gratuité, c’est le souvenir du paradis perdu, c’est le souvenir du sein maternel, les relations amoureuses, amicales, associatives, de voisinage, ce sont les services publics ; la gratuité, elle n’a pas disparu, elle est encore là.. Mais pas n’importe quelle gratuité, la gratuité de ce que l’on considère être le bon usage, face au mé-usage( !)».
Paul Aries a ainsi esquissé de manière assez argumentée un projet éminemment politique, très charpenté et tenté ainsi de mettre sur orbite une utopie alternative au capitalisme et à la société de consommation. Il lui a manqué un contradicteur qui offre la possibilité de polariser ce débat passionnant. La représentante du Parti Socialiste qui était à ses côtés à la tribune ne pouvait qu’exprimer qu’un certain nombre de points d’accord. Il lui restait cependant la facette la plus ingrate à développer en tant qu’élue plongée dans les dures réalités locales et qui concernait on peut s’en douter, la mise en œuvre de la gratuité au niveau où Paul Ariés a placé le débat. Qui paie ? Le contribuable ? Les taxes ? La TVA ? Les prélèvements obligatoires ? Le pollueur ? Le spéculateur ?
La preuve était faite, toutefois, que les bases du débat sur la décroissance étaient bien posées ce jour-là, mais que le sujet ne fait qu’être effleuré, en attendant qu’il soit approfondi en d’autres lieux.
YANDE