Ce n’est pas ici un expert du monde économique que vous lisez, mais un homme qui, par sa profession, est conduit à faire le tour de la terre plusieurs fois par an et, donc, a l’opportunité de pouvoir assister en tant que témoin à l’ébranlement mondial d’un système économique considéré comme étant l’un des plus fiables par des économistes reconnus, voire honorés d’un prix Nobel. Finalement, ce système se révèle être qu’un château de cartes dont personne ne voulait admettre la vulnérabilité malgré des alertes pourtant très explicites. Une vulnérabilité qui tient plus aux hommes qu’au système lui-même. Cette crise aura déjà eu la vertu d’ébranler les certitudes en matière économique, pour ne pas dire de décrédibiliser les présupposés, voire l’arrogance du monde financier.

Ni statistiques ni chiffres, ici. Juste un témoignage et quelques suggestions pour notre région que j’emporte toujours avec moi dans mes voyages car lorsqu’on me demande si je suis français, sans doute trahi par ma prononciation anglaise, je réponds toujours « Pas Français, mais Gascon ».

 

Une présentation tronquée de la situation

 

Je voudrais d’abord insister sur la façon dont les experts nous présentent les faits et que je ne trouve pas très correcte vis à vis des millions de gens dans le monde qui souffrent de l’actuelle situation. En effet, ils ne retiennent que le côté technique et oublient trop souvent de nous rappeler le comportement inqualifiable d’hommes peu scrupuleux qui ont agi sous le couvert de sociétés financières, voire bancaires, d’envergure internationale. Ce sont d’ailleurs souvent les mêmes que nous retrouvons au sein de cercles ou de forums de réflexions économiques.

Partout dans le monde, principalement durant ces dernières années, trop de richesses très rapidement constituées ont provoqué l’égarement de beaucoup d’hommes complètement manipulés et éblouis par l’illusion de l’argent facile. La crise, présentée comme une unique dérive technique d’un système qui a fait ses preuves, est devenue au niveau mondial une vraie crise morale. Où l’homme de la rue que je suis découvre subitement que les grands dirigeants du monde politique, financier ou industriel, ne maîtrisent plus rien et utilisent ou font la promotion d’outils financiers qu’ils ne comprennent pas eux-mêmes ! Pire : ils vont volontairement disséminer un peu partout leurs erreurs pour mieux les cacher au milieu de produits respectables en espérant que les clients investisseurs finaux que nous sommes ne verront rien !

Pourtant, les grands scandales financiers de ces dix dernières années auraient dû attirer  l’attention des participants à tous ces forums économiques prestigieux mais nécessaires comme Davos, sauf si, bien sûr, on n’y pratiquait pas une réflexion convenue, pour ne pas dire une langue de bois entendue pour ne pas froisser le collègue et ami financier ou politique.

Le plus étonnant dans les analyses de nos grands experts, c’est la mise en avant de l’effet de surprise ! Je pense que là, on se moque du monde. En effet, dès qu’en matière économique on ne respecte plus les fondamentaux qui sont ceux du bon sens, on va droit vers des catastrophes.

Trop d’indicateurs ou comportements de certains dirigeants nous montraient que beaucoup d’acteurs économiques avaient complètement « fondu les plombs ». Notamment ces repreneurs de sociétés en quasi-faillite, enrôlés dans des LBO des plus hasardeux, tels de nouveaux chevaliers providentiels du 21ème siècle et dont beaucoup, après des sacrifices personnels considérables, se sont fait reprendre leur société par ceux-là même qui n’avaient eu de cesse de saigner leur trésorerie en guise de retour sur investissement trop rapide et incompatible avec la santé des sociétés en question. Certains ont confondu show bizz et gestion rigoureuse des responsabilités qui leur étaient confié, se prêtant à une médiatisation déplacée sur des richesses accumulées si rapidement, en oubliant de nous expliquer comment.

Les médias sont eux aussi tombés dans le piège de la promotion du rêve possible de l’argent facile, devenant féroces vis - à - vis des mêmes acteurs, tant ils étaient vexés d’avoir montré à leurs lecteurs un tel manque de jugement critique, brûlant sans discernement les veaux d’or qu’ils avaient pourtant porté aux pinacles quelques mois auparavant. Non, la vraie production de richesse n’est pas assimilable à une sorte de casino permanent.

Si, sur le plan de l’équité, cela peut faire débat, sur le plan légal, on ne peut pas en vouloir à des hommes qui mettent légalement à profit leur capacité d’innovation financière dans des espaces de liberté que la loi leur donne. En revanche, quand cela conduit à des conséquences néfastes pour le bien commun, on est en droit de se poser des questions. D’ailleurs, la classe politique un peu partout dans le monde commence à avoir le courage d’intervenir contre ces flibustiers qui les ont aidés dans leur accession au pouvoir.

La brutalité de l’écroulement de nos marchés a été d’une soudaineté et d’une brutalité inégalée, les prix des matières premières s’envolant pour s’effondrer presque aussitôt en créant une insécurité économique et sociale ainsi qu’une perte de confiance.

Même si les Etats-Unis sont au cœur de cette crise, il est urgent de se pencher et de s’interroger sur les instruments de gestion collective que les dirigeants de la planète vont devoir mettre en place pour mieux prévenir voire mieux contrôler les flux financiers, ainsi que leurs origines. Rien de facile malgré l’évidence d’une évolution nécessaire et rapide de la réglementation mondiale face à un lobby anglo-saxon déjà organisé pour avoir des règles a minima. La pire des attitudes face à cette difficulté serait un repli sur soi-même, tant nous sommes aujourd’hui dans le monde dépendant les uns des autres.

Pour la première fois, les pays émergents sont à la fois acteurs et victimes de la dégradation accélérée de la conjoncture mondiale. Cependant, plusieurs pays, même affectés par la crise, nous montrent une situation financière moins chahutée, principalement en raison de l’interdiction que leurs gouvernants leur imposent en matière d’accès aux produits financiers étrangers via le contrôle des changes.

La chute abyssale des exportations de la France et son corollaire, la chute de la production industrielle au 4ème trimestre 2008, ne constituent pas un phénomène purement Français ; nous avons assisté au même scénario dans tous les pays tellement nos économies sont devenues interdépendantes, ce qui, ne l’oublions pas, a permis d’assurer notre croissance pendant de nombreuses années.

Le ralentissement de l’activité en Asie ne permet plus aux pays qui la composent d’être les locomotives de la croissance mondiale, comme ce fut le cas jusqu’à présent.

 

Bien sûr, la chute de l’activité industrielle nous fait de facto rentrer dans le cercle vicieux de la contraction du marché de l’emploi, du pouvoir d’achat et donc de la demande. Mais c’est maintenant que l’on voit très clairement la disparité entre les pays développés en fonction de leur «hygiène économique» récente, si je peux m’exprimer ainsi. En effet, le développement de l’endettement des ménages dans certains pays dit développés pour l’acquisition du logement ou de biens non durables est tel que l’impact de la crise est plus durement ressenti par ces derniers. La progression de la demande n’y a pas été alimentée par la création de richesses durables mais par le crédit et les effets d’une richesse artificiellement entretenue par des bulles spéculatives dont l’éclatement successif a été à l’origine de beaucoup de destruction de valeurs. La part du travail dans le revenu total a également diminué dans les pays avancés, essentiellement dans les pays anglos saxons.

 

Bis repetita placent

 

On pourrait penser que nous avons tiré quelques leçons de cette situation catastrophique. À ce jour, il n’en est rien, et des exemples récents ne manquent pas. Le plus dangereux actuellement ? Aux Etats-Unis, on assiste à une multiplication des Dark Pools, ce qu’on pourrait traduire par « des pôles de liquidité opaques ». Cela consiste en toute légalité à s’échanger de gré à gré dans des bourses parallèles des énormes blocs d’actions.

Quels en sont les dangers ? Ils sont de deux ordres : tout d’abord, cela se passe en dehors du Nasdaq, donc sans aucun contrôle de la SEC (sécurities and exchange commission). Deuxio, et c’est grave, les spécialistes de ces échanges d’actions ont mis au point des plateformes informatiques très sophistiquées pour tracer en temps réel les liquidités disponibles, très rares aujourd’hui, et qui vont supporter ses échanges. Les valeurs des actions en jeu n’ont alors plus rien à voir avec les performances des entreprises mais sont directement liées à la disponibilité ou non des liquidités lors des échanges. Ce qui rend le marché très volatil et hautement spéculatif.

La directive Européenne en 2007 libéralisant les marchés d’instruments financiers fait que nous trouvons déjà en Europe une douzaine de ces Dark Pools, alors que nous en décomptons une quarantaine aux Etats-Unis.

Vu la vitesse à laquelle se propagent ces nouvelles transactions, le risque d’une nouvelle bulle existe réellement, car les régulateurs auront toujours un temps de retard. Et cela représente aujourd’hui 25% des transactions du Nasdaq.

La petite embellie technique que le monde va certainement constater dans les mois à venir, dûe à une remise à niveau de la production industrielle après le déstockage massif de ces derniers mois, ne doit pas nous faire oublier que nous flirtons avec un risque non négligeable de déflation encore plus dégradée.

 

Tous les pays cherchent donc actuelle ment des leviers pour sortir de cette impasse et répondre à la question :

Comment refaire redémarrer la demande ?

Un phénomène rend cette réponse encore plus difficile à formuler pour nos dirigeants : c’est la désorganisation sans précédent du système de formation des prix, qui affecte directement les décisions d’investissement et de consommation. En effet, la volatilité des prix des matières premières, du pétrole, des prix agricoles et des monnaies, le tout combiné à une intégration économique mondiale de plus en plus profonde, exige des réponses politiques fortes et coordonnées. Il ne peut y avoir qu’une seule politique acceptable à court terme, c’est celle qui va éliminer tout risque déflationniste. C’est vrai que certains états n’ont pas les mêmes marges de manœuvre. Mais, à court terme, il est plus dangereux pour un état de ne pas mettre suffisamment de moyens que d’en injecter trop. Il sera toujours temps pour les pays qui n’ont pas de marges budgétaires de corriger le jour venu ces soutiens massifs par une politique monétaire, en augmentant par exemple les taux d’emprunt pour parer à tout risque de dérive inflationniste. Les états doivent donc, à court terme, dépenser plus pour favoriser la relance, mais aussi mieux, en modernisant l’appareil productif et en développant des secteurs d’activités riches en emploi, tout en résistant à la pression inévitable sur l’évolution à la hausse des salaires.

En revanche, les états avancés technologiquement comme le nôtre n’ont d’autre solution que de sortir de la crise par le haut. On ne peut plus être compétitif sur des produits à faible valeur ajoutée, et la pire des erreurs serait de rapatrier des productions délocalisées : cela les rendrait in fine encore moins compétitifs car ils intègrent tout ou partie de ces productions délocalisées.

 

Priorité à la formation et à la recherche

 

La conséquence immédiate pour nos pays, et principalement le nôtre, est de faire de l’éducation, de la formation et de la recherche une grande priorité nationale pour pouvoir sortir par le haut.

Une des grandes décisions prises par les Etats-Unis, c’est l’aide massive accordée à la recherche, décision ô combien importante puisque les conséquences se feront sentir dans 10/15 ans. Eux aussi, pour garder leur leadership, considèrent qu’il n’y a pas d’autres solutions que de sortir par le haut. En France, on doit se donner les moyens d’offrir à ceux qui le veulent la possibilité de réussir, quelles que soient leurs origines sociales. Chez nous, la discrimination positive n’est pas une solution comme aux Etats-Unis où la barrière d’accès au savoir est surtout financière, alors que dans l’Hexagone, la formation est gratuite. Elle est, surtout, la reconnaissance d’un échec de notre politique d’intégration sociale, et c’est faire injure à ceux qui, par leurs talents, malgré des origines sociales défavorisées, ont su sauter tous les obstacles. Mais nous devons encore faire un effort pour mettre dans un environnement porteur et protégé tout au long de leurs études les jeunes les plus brillants intellectuellement et qui n’ont pas les moyens matériels de les conduire (en redécouvrant les vertus de l’internat par exemple).

Nous devons aussi avoir le courage politique de sortir de nos universités certains jeunes, voire certains beaucoup moins jeunes, qui confondent la vie universitaire et une rente de situation au crochet de la République Française. Un choix de l’excellence nécessaire dans ce contexte de compétition mondiale exacerbée, pour continuer à faire partie des nations qui comptent.

 

 

Une sélection des Hommes et des productions industrielles mieux maîtrisée

 

Le sport nous apprend bien que l’on ne gagne des compétitions qu’avec des jeunes super-entrainés, et il en est de même dans la vie de tous les jours.

Nous possédons une base technologique enviée et formidable qui doit être pérennisée pour suivre une culture de l’élite qui fait aujourd’hui notre force. La réussite de nos entreprises et de nos centres de recherche, sources de création de richesses durables, est très liée à la culture de l’excellence et  non à la culture du « tout est facile » en supprimant ou abaissant les barrières du savoir et de la compétence.

Cette démarche n’est pas facile, mais nous n’avons pas le choix ! Il faut le répéter et l’expliquer. Et il s’agit de renforcer cette « urgence nationale de formation » chez nous, en Aquitaine. Il faut aussi aider les sociétés concernées par des productions industrielles à faibles valeurs ajoutées ou sans avenir à faire évoluer leur gamme vers des produits plus sophistiqués, quitte à les faire changer de métier si cela s’avère impossible. La vitesse d’évolution des technologies fait que, dans une vie professionnelle, toute personne changera sans doute plusieurs fois de métier, de ville ou de région. Préparer nos jeunes à cette perspective leur permettra non pas de vivre ça  comme un échec personnel et donc un drame, mais comme une nécessité pour rester « employable ».

Grâce à la capitalisation de notre histoire et de nos talents, nous nous sommes donné les moyens d’accéder à un certain confort matériel et social. Ce que notre pays, finalement de taille relativement modeste à l’échelle mondiale, a su réaliser est formidable. Mais beaucoup d’autres pays nous regardent et ont l’ambition légitime d’avoir le même confort. À nous de nous donner les moyens honorables pour continuer à justifier notre style de vie dans le cadre d’une compétition mondiale.

Si j’emploie volontairement le terme « moyens honorables » pour sortir de cette crise, c’est que les générations antérieures confrontées à des crises économiques majeures se sont finalement retrouvées au milieu de conflits mondiaux, faute, justement, d’avoir trouvé des «solutions honorables».

Certes, le contexte géopolitique a certes changé. Mais comme nous ne sommes pas une génération beaucoup plus géniale que celles qui nous ont précédé, cela devrait nous inciter à réfléchir doublement et nous motiver à être plus créatif.

 

Dans un monde où tout est devenu précaire et incertain, je n’ai qu’une certitude : pour garder notre liberté, il faudra se former plus, travailler plus - certains maintenant disent plus longtemps - , avoir des valeurs fortes et fédératrices, mais aussi savoir partager et investir pour préparer un futur toujours meilleur et ne pas laisser un univers de dettes sans perspectives à ceux qui nous succèderont.

 

Emeric d'Arcimoles