BILLET D’HUMEUR

 

Le poulet de la Saint Valentin

 

Les amants modernes ont la réputation d’être à la fois violents et inexacts. Un filet de salive coule le long de leurs lèvres, il contourne les fissures parallèles qui descendent vers le menton, en dessinant ce qui ressemble de plus en plus souvent à un éventail. Moi-même, chaque fois, avec l’application d’un guide de haute montagne abordant un passage délicat, j’entrouvre la bouche et je laisse pointer à l’extérieur un bout de langue sèche.

 

Il n’est pas facile de déchiffrer les entrailles d’un poulet. Il faut tout d’abord tuer la bête, d’un seul coup, précis, rituel, en psalmodiant la ritournelle des incantations en usage dans ce genre de circonstances. Ensuite, malgré l’odeur, il faut plonger son nez dans les viscères, dérouler les boyaux à peine tièdes, exposer un à un les organes en donnant constamment et sans faille l’impression que l’on maîtrise la situation. La langue pointée et le filet de bave sont des à-coté que personne ne doit remarquer, puisque les auditeurs sont sensés demeurer suspendus à mes paroles.

 

Je suis oracle, et je lis les entrailles du poulet. J’annonce aux gens, vulgus pecum comme on disait, et qu’on appelle maintenant citoyens, je leur annonce avec emphase, et un soupçon d’hypotypose, tout ce qu’ils souhaitent entendre, ce qu’ils souhaitent savoir et que nous ignorons. Aujourd’hui l’avenir, l’économie et la finance, demain le sort de la planète. La roue tourne, les astres se déplacent dans le ciel à une vitesse qui dépasse l’entendement, et moi, le cou humide, le revers du veston aspergé de fines tâches biologiques, d’une voix soutenue, porté par la connaissance intime de l’âme humaine, je pérore.

 

Le filet de salive a coulé sur le coté de la mâchoire, il plonge maintenant entre col et chemise. Je n’ose, je ne peux détacher mes mains de leur

délicate manoeuvre, lorsque tout vient d’un coup, que les organes, longtemps réticents et comme obstinés à leur activité première, renoncent brusquement

et livre tout à trac les fables les plus folles. Plus c’est gros, plus ça passe. Il ne s’agit pas d’une remarque d’un nos modernes précités, mais

d’un habile scrutateur qui visita plus qu’à l’envie les entrailles domestiques.

 

J’ai plié mon poulet, bien ficelé, je l’ai enrubanné d’un filet d’or rayé de pourpre, quelque chose de fort et de tendre à la fois, je l’ai glissé dans l’enveloppe,

collée de ma salive. Je me suis léché les lèvres, la gorge sèche de tous ces mots inutiles et beaux qui pointent avec le soir. Ce soir, justement, de

la Saint-Valentin où le coeur en écharpe je vais lui remettre mon poulet, en rêvant comme d’autres, à ce premier baiser qui a toujours le goût du sel.

 

Jean-Luc Vertut

www.jlvertut.com