texte n°18

 

 

Cahier de chroniques de la mémoire n°4

de François Mazou

 

 

Avoir 20 ans à Madrid en 1936 et dire non ! au fascisme, non ! au capitalisme

A partir de 1991/95, François Mazou était très affecté par la guerre en Ex-Yougoslavie et nous entretenait sur la réciprocité de Sarajevo avec Madrid. Même désinvolture vis-à-vis du drame qui se déroulait en temps réel, presque sous nos yeux, comme l’écrivain Juan Goytisolo l’a commenté dans son livre « Cahier de Sarajevo ».

L’isolement international de Sarajevo quelle analogie avec Madrid et la « non intervention ». Tout y est, la lâcheté mais surtout la nature, le véritable visage de cette guerre. Finalement, ce n’est pas tout à fait une guerre civile, c’est une agression caractérisée par les forces de l’AXE, contre l’émancipation d’une République des travailleurs. Les sociétés démocratiques se construisent en se libérant de l’hypocrisie et de l’ignorance et ce n’est surtout pas à la morale du pardon d’arbitrer les défaillances de la raison.

Rien ne ressemble plus à l’hydre fasciste que la coalition du même non avec la « non intervention », les fascistes trouvent les alliers providentiels pour accomplir leur basse besogne.

 

La « non intervention » : un pacte avec le diable

« Le terme de « non intervention » n’est que le voile pudique jeté sur ce qui est un abandon pur et simple de l’Espagne », « les Brigades de la mer ». 1939, la « non intervention » fut le ferment qui mena à terme la victoire des fascistes sur la République défaite et vaincue. Franco est adulé par la puissante oligarchie possédante et l’église dont il est le protecteur ainsi qu’une frange importante de la bourgeoisie européenne qui a « échappé » à un « pouvoir ouvrier » en Espagne et à sa contagion. À présent, des émissaires fusent de toutes parts pour faire allégeance au nouveau maître de l’Espagne.

Déclaration de Bonnet émissaire envoyé par la France : « La parole du généralissime est une garantie suffisante. Notre présence sur le terrain serait interprétée comme une insulte à la souveraineté de l’Espagne. Elle risquerait de froisser son nouveau maître et compromettrait nos futures bonnes relations avec lui. Les principes humanitaires sont une chose, la politique internationale en est une autre ». (sic…)

Dès lorsque la « non intervention » fut votée et adoptée à la quasi unanimité des états européens le 28 août 1936 (28 pays se déterminent pour le oui), on assiste à une véritable levée de boucliers, le refus d’une constitution qui pour premier article annonce la couleur d’une république de travailleurs.

 

Extrait de la Constitution de la République espagnole 1931/1936

Article 1er. L’Espagne est une République démocratique de travailleurs de toute nature organisée sous le régime de la Liberté et de la Justice. Les pouvoirs de tous ses organes émanent du peuple. La République constitue un État intégral, compatible avec l’autonomie des Municipalités et des Régions. Le drapeau de la République Espagnole est rouge, jaune et violet.

(Avant la fin de sa vie, François Mazou avait rejoint le mouvement contre l’épuration

ethnique dans l’Ex-Yougoslavie. L’Ex, le vieux combattant de la liberté, ne voyait l’avenir que par l’implication de la jeunesse, lui-même avait 22 ans à Madrid en 1936 persuadé que seule la jeunesse savait dire non et échapper à l’apathie et aux attitudes désinvoltes devant les drames contemporains).

 

Un compte à rebours au service des agresseurs de la République se met en route, la guerre n’est plus qu’une histoire de temps mis à profit pour affaiblir son adversaire. C’est en toute tranquillité et grâce à cette mascarade que fut « la non intervention » que l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste purent perpétrer leurs crimes en toute impunité dans cette Espagne qui deviendra le berceau de la terrible guerre qui suivra avec les dizaines de millions de morts et de suppliciés. Que dire des responsabilités « criminelles » engagées par la République Française et le Royaume-Uni, pétrifiés par la peur de l’exemple révolutionnaire en Espagne au point de ne rien faire qui puisse déplaire aux forces de l’Axe Rome-Berlin-Tokyo.

 

La « non intervention » une incroyable compromission

Les responsabilités engagées par le Royaume-Uni et la République Française en favorisant la « non intervention » sont à mettre sur le compte d’une incroyable compromission. La « non intervention » devient alors la préfiguration d’une bien curieuse préméditation, qui donnera corps à la 2e guerre mondiale et à un déferlement de haines de violences et d’atrocités qui furent jugées à Nuremberg comme crimes contre l’humanité, pour lesquelles il ne pourra jamais y avoir de prescription. Ce qui me fait dire que les crimes contre humanité ont leurs « origines » aussi dans cette résignation de la raison qui fut le commencement d’un ressentiment démesuré qui par anticommunisme fera la part belle aux fascistes, en privant l’Europe d’une première victoire contre le fascisme en Espagne, et qui sait peut-être...?

Quel triste spectacle que les atermoiements et la déresponsabilisation de la Société des Nations. Il est clair qu’en Espagne, les républicains, ainsi que les combattants internationaux, ont compris depuis longtemps que sur le front de la crise économique mondiale se profile le spectre du fascisme nazisme sous sa forme la plus accomplie, le capitalisme le plus morbide.

 

Le paradoxe c’est que l’Europe est paralysée par une espèce de peur phobique de voir la guerre civile se transformer en révolution sociale. L’Europe est prête à nourrir le mal qui se répand en elle par la brèche ouverte de ses propres contradictions. Ce qui donna place à une incommensurable aberration qui fit dire à des collaborationnistes de la première heure « plutôt Hitler que le communisme, plutôt mort que rouge ». L’issue, nous la connaissons, vaincue par la coalition fasciste/nazie, trahie par les pays amis, l’Espagne anti-fasciste s’effondre. La France dépêche un représentant de l’Etat connu alors pour ses sympathies franquistes en janvier 1939. Léon Bérard sera agréé par Franco qui le considère comme un ami sûr de l’Espagne nationaliste. Il se dépensera, poussé par Daladier, afin d’obtenir la reconnaissance par la France du gouvernement du général Franco.

L’historien Hugh Thomas considère que le gouvernement Français donnait satisfaction

aux nationalistes sur tous les points…

 

Léon Bérard un français au service de Vichy

Léon Bérard, avocat, se distingua en politique, né à Salies-de-Béarn, il fut tour à tour député, sénateur, président du conseil général, ministre de l’instruction publique, ministre de la justice, au sein de gouvernements (de gauche à droite). Son ascension lui ouvrit les portes de l’Académie Française, une personnalité certes qui s’illustra dans la sauvegarde de la culture classique, puis il sombra dans la collaboration. Il fut nommé auprès du Saint Siège à Rome comme ambassadeur du régime de Vichy. Le camp de concentration de Gurs relève de la zone contrôlée par Vichy et de ce fait représenté par Léon Bérard. Pourtant 4 convois, 2212 hommes et femmes juifs surveillés par la Gendarmerie Nationale partiront en novembre 42 pour l’extermination. Au Saint Siège, il plaide pour que soit signé le statut des juifs. Dans un rapport remis le 2 septembre 1941 à Pétain Léon Bérard conclut :« Il ne nous sera intenté nulle querelle pour le statut des juifs, il est légitime de leurs interdire l’accès des fonctions publiques, légitime également de ne les admettre que dans une proportion déterminée dans les universités… ».

François Mauriac écrira de lui « mais qu’il devait être malin, ce Béarnais, de droite au fond et qui fit carrière sous la république radicale et jusqu’à régner sur l’instruction publique ». À la libération, Léon Bérard s’est caché durant quatre années. Il revient en Béarn en 1948 quand il aura la certitude qu’il ne sera pas inquiété. « Quand les choses se gâtèrent, il attendit sagement sous le porche de Saint Pierre la fin de la grêle. » (François Mauriac)

 

Le « respectable » Léon Bérard est quand même à l’origine d’un rapport sur le statut des juifs. Et le non moins serviteur zélé des théories Nazis. Il atteste par ces mesures discriminatoires et antisémites la réalité du régime de Vichy qu’il représente. Un comportement qui illustre bien les responsabilités de la France sur la déportation vers les camps d’exterminations.

 

Et ce qui pour un personnage lambda relève du crime contre l’humanité, pour Léon Bérard il se trouve toujours des voix pour « implorer » la clémence. Puisqu’un collège à Saint Palais dans les Pyrénées-Atlantiques porte son nom. Et sur les lieux même

de la capitale Béarnaise une très belle avenue arborée. « Cours Léon Bérard », une percée dans un parcours verdoyant qui se profile jusqu’aux portes de l’Université de Pau point rencontre avec le boulevard Jean Sarrailh. C’est le parcours que des milliers de véhicules empruntent chaque jour. Le point noir cependant, c’est la rencontre sur son trajet du rond-point des « droits de l’homme » (paradoxe, provocation ignorance ou plus simplement bêtise, allez savoir) et aussi un médaillon place de la déportation (sic !) face au château sur sa façade ouest du parlement de Navarre présente Léon Bérard académicien et homme politique de la troisième République né en Béarn. Le texte gravé dans la pierre révèle aux passants Léon Bérard humaniste.(sic)

Les plus curieux remarqueront une faute de goût le pendant de cette représentation n’est autre que le Béarnais de qui nous n’avons pas honte et qui ne démérite pas sa nomination d’humaniste. Lui ! Louis Barthou, natif d’Oloron et ami du père de François.

 

Les sociétés démocratiques se construisent en se libérant de l’hypocrisie et de l’ignorance et ce n’est surtout pas à la morale du pardon d’arbitrer les défaillances de la raison.

 

Luis Léra