LUIS ATTACK

 

texte n°19

 

Cahier de chroniques de François Mazou

 

 

56 ans après Madrid, mourir à Sarajevo ( assiégé).

François, comme aux premiers jours de la guerre d’Espagne a rejoint les rassemblements et les manifestations qui avaient pris quartier entre la place Clemenceau et la Préfecture, la place ayant été rebaptisée pour la circonstance « place Sarajevo » ( appellation maintenue dix ans dans un acte devenu un usage officialisé).

Quelques années auparavant avec François Mazou, c’est la Bosnie qui nous a unis, l’Espagne a fait le reste. Comme l’écrivain Juan Goytisolo l’a commenté dans son livre « Cahier de Sarajevo » en dernière de couverture, François aimait à nous entretenir de la réciprocité de Sarajevo avec Madrid, même désinvolture vis à vis du drame qui se déroulait en temps réel presque sous nos yeux.

Le conflit Bosniaque ne laissa pas la cité Béarnaise indifférente. Le premier magistrat de la ville de Pau, André Labarrère adopta une solidarité constructive à l’égard de cette ville sans défense mise à feu et à sang, et d’une population dont le cosmopolitisme culturel et religieux forçait le respect. Il accepta, à la demande du Collectif de la Coordination Paloise contre la Purification Ethnique en ex- Yougoslavie, de rebaptiser la plus belle place de Pau avec trois panneaux, munis de leurs supports indépendants, sur lesquels figurait l’inscription : Place Sarajevo. Comme ils cohabitaient en assez bonne intelligence avec le panneau officiel, Place Clemenceau, la population Paloise les a adoptés : j’en veux pour preuve qu’ils ne furent jamais vandalisés.

Trois années durant 93, 94, 95, tous les vendredis en fin d’après midi, une résistance s’organisa contre la désinformation. Dénonçant par communiqué de presse, lettres, pétitions, tracts, manifestations, performances, l’épuration ethnique pratiquée par les milices serbes de Bosnie, sous le commandement de Radovan Karadzic, le psychiatre fou que ses amis appellent « le poète ». À Belgrade, dans la Serbie voisine, le président Milosevic, planqué, tire les ficelles du crime en toute impunité.

Plusieurs fois, François prit le micro pour dénoncer l’odieuse manigance qui prévalait alors, pour isoler les victimes en leur infligeant le masque des bourreaux.

Il a suffi à quelques individus, relayés par certains médias, de lancer l’anathème pour que dans cette guerre, on renvoie dos à dos les agresseurs et les agressés, les violeurs et leurs victimes, les criminels de guerre et les résistants, sans parler des camps sordides aux détenus squelettiques, le regard creusé par la faim, qui semblaient venus d’un autre âge.

Que faisait l’ONU, tout au long des trois années de guerre, sinon «légiférer » face aux exactions des milices barbares ? Cette situation était la preuve que le laisser-faire constituait bel et bien une aide aux agresseurs. Au plus fort de la guerre, que faisaient les pacificateurs ? Désarmer les Bosniaques et fermer les yeux quand les milices serbes continuaient à s’armer, même aux dépends des casques bleus, utilisant la méthode la plus invraisemblable, s’approvisionnant entre autre par le vol de l’armement des forces du Conseil de Sécurité. La politique française d’alors ressemblait à s’y méprendre avec celle de la «non intervention» de Blum. Mitterrand l’a d’ailleurs fort bien imité, avec comme toile de fond, le souci de ces « hommes d’honneur » pétris d’humanité de travailler sans relâche à «la pacification de la guerre».

Le philosophe Jean Luc Nancy dit alors (en 1993) que désormais «l’imbrication du monde et de l’immonde ne peut être dissimulée».

Sarajevo assiégée, pratiquement sans défense, sous la surveillance des francs-tireurs postés sur les hauteurs des collines qui ceinturent la ville. Des tireurs d’élites font des cartons sur tout ce qui bouge, adultes comme enfants. À Sarajevo, le point le plus sensible est celui où, pour se ravitailler en eau, des personnes de tous âges et même des enfants, attendent leur tour pour s’élancer au péril de leur vie, afin d’atteindre la citerne. Ils ont quelques mètres à parcourir à découvert, c’est à ce moment précis que le sniper choisit de faire feu sur la cible mouvante. C’est du «grand art». Une sorte de jeu de rôles comme la «roulette russe» en quelque sorte, et paradoxe, quand tu réchappes à la mort, du fond de ta pensée tu dis merci aux tueurs de ne pas t’avoir choisi, aujourd’hui. On se souviendra longtemps de la monstrueuse machination qui désignait les snipers assiégeant la ville, comme les vraies victimes, parce que serbes, civilisés et chrétiens. Juan Goytisolo écrit à ce sujet : «La terreur et les massacres auxquels se livrent les disciples doués de Goebbels et de Millan Astray». Ce dernier a à son actif les incantations qui font de lui un fasciste intégral comme «Viva la muerte» et «Mort à l’intelligence »; Milan Astray, général franquiste, héros de combat, sert de modèle de vertus aux fascistes; il est borgne, amputé d’un bras et d’une jambe, il incarne la fierté pour les uns, la bestialité pour les autres.

François Mazou était enchanté que des jeunes puissent dire non! Il était persuadé que seule la jeunesse pouvait échapper à l’apathie et aux attitudes désinvoltes face aux drames contemporains. Madrid 1936, Sarajevo 1993, deux guerres civiles qui ont fascinés intellectuels, philosophes et écrivains.

 

La metteur en scène de théâtre, Suzanne Sontag, monta la pièce de Samuel Beckett «En attendant Godot» alors que la mort était partout présente et s’invitait quotidiennement chez ceux qui refusaient de partir. Le cinéma de Godard (sans raconter d’histoire) y fera plusieurs fois référence dans une des sempiternelles tentatives pour mettre cet art au service de l’imagination.

C’est à travers un concept qui tient en peu de mots qu’il dira «la fiction est plus réelle que la réalité», toute une vie à crier à qui veut bien l’entendre que le cinéma perdra la vie à la raconter, alors que nous aurions tous à gagner à l’inventer. Déjà les Cubistes, au tout début du XXème siècle parlaient de «tuer sans cesse la réalité pour en inventer toujours une autre».

C’est ainsi qu’une partie de la jeunesse, lycéens collégiens, étudiants, travailleurs se sont engagés dans une solidarité qui a eu le mérite de persister. C’est sans relâche que l’imagination a fait face et a contribué à démonter la propagande pernicieuse qui, en France, considérait avant tout ce conflit comme une guerre de religion. Ainsi les chroniqueurs politiques de la télévision désignaient les Bosniaques par leur religion sans oublier de les présenter comme les agresseurs. Ils reprenaient de la sorte les idées qu’agitaient les milices Chrétiennes contre le spectre de l’infamie musulmane. Madame Danièle Mitterrand, venue faire une conférence à la faculté de Pau, faute de prendre son temps pour faire une analyse politique des conflits à devanture religieuse, a trouvé plus aisé de parler de guerres de religions, dans un discours où s’entremêlaient pèle mêle la Bosnie-Herzégovine, l’Irlande et la Palestine… Et si cela avait été ainsi, comment expliquer que c’est du côté des Bosniaques de Sarajevo que les groupes de soutien dans les comités locaux soient en majorité composés de militants humanitaires de sensibilité chrétienne: catholique, protestante, comme la Cimade, le CCFD, la CAT, Justice et Paix, les Franciscains, Frères des hommes… et laïque conventionnelle: Ligue des Droits de l’Homme, Mrap, des syndicats, et surtout des personnes engagées individuellement, avec une forte composante d’universitaires, philosophes, artistes, écrivains, cinéastes, metteurs en scène de théâtre, chorégraphes, peintres, etc... D’ élus aussi: maires de grandes villes, anciens ministres, députés, sénateurs, syndicalistes, militants politiques, et encore ouvriers, travailleurs, employés, et amis …

De nombreuses lettres de personnes connues ou non furent envoyées au Président de la République en 1995 après Sébrénisca, village dont le général Mladic fit massacrer tous les hommes.

 

Un lent apprentissage du courage

Avoir la quarantaine aujourd’hui, contrairement à ce que l’on pense, ce n’est pas avoir renoncé à des utopies. Au contraire quand je regarde mes proches, mes amis, je crois à un combat vivant, quotidien, contre l’inculture, le ressentiment, le manichéisme,  la barbarie, un refus de ce lent apprentissage de la lâcheté que serait le passage à l’âge adulte. Pascal Convert, Plasticien, Biarritz.

 

 

L’Europe est-elle morte à Sarajevo… ?

Que dire de François Mitterrand et de son ami Elie Wiesel, prêchant la modération dans les deux camps? Tous coupables, tous innocents, «Sarajevo ne peut pas être comparée au ghetto de Varsovie», «ni les camps où étaient maintenus les Bosniaques, à Auschwitz». Des références, mais à mille lieux d’une réelle objectivité et d’une solidarité effective pour au moins dire qu’il est urgent que ça s’arrête. Pourtant, ils étaient nombreux et forts ces signes qui pouvaient, comme à Srebrenica, Tuzla, Zenica, Zepa, Bihac, Gorazde, Sarajevo, montrer au monde ces villes assiégées livrées à la soldatesque.

 

 

La fascisation de la guerre.

Il y avait alors suffisamment de concordances pour nous faire penser à une similitude entre l’Europe de 1993 et celle de 1936, et similitude avec l’abandon définitif et total de l’Espagne Républicaine aux forces fascistes de l’Axe. Les accords de Munich sonnent le glas de la capitulation franco/ britannique qui acquiesce à la demande d’Hitler de démembrer notre allié, la Tchécoslovaquie, convoitée par le IIIème Reich. Afin d’apaiser les exigences du monstre. Cela ne laisse de m’évoquer Karadjic, le psychopathe psychiatre fou et ses tueurs embusqués. En outre, peut-on oublier Mladic, chef de guerre qui n’était qu’un autre monstre et à qui Milosevic faisait confiance; comment alors ne pas penser au Fascisme s’enroulant dans la spirale du Nazisme? Ce n’est pas seulement un balbutiement de l’Histoire qui avait lieu en Bosnie, mais le constat de l’impuissance des instances internationales à faire respecter le droit international dont elles sont les garants (sic). Même chose pour l’Espagne avec la Société Des Nations, en 1936.

 

 

« Le viol, pratique de guerre ».

En Bosnie dans les camps, le viol était systématique, des bâtiments étaient affectés à cette « activité ». Il y a des guerres où le viol est une institution. À quand le jour où... ? …Où le viol fera la Une des témoignages de guerre !

Contre l’absurdité des guerres! Peut-on espérer voir disparaître cette pratique qui représentait jadis le tribut des armées barbares, coutume expiatoire qui demeure encore un crime banalisé. À quand une conférence internationale sur « Le viol, pratique de guerre » ? Depuis quand et jusqu’à quand cela se fera-t-il en toute impunité ? »

Le droit est-il seulement à l’usage des puissants ? … Oui ! Surtout quand on prête ou on donne à l’agresseur les droits des victimes....

 

Luis Léra - A suivre