Les Régionales Plombées par la réforme territoriale

Pour le premier face-à-face entre Alain Rousset et Xavier Darcos, Sciences-Po de Bordeaux a offert une rampe de lancement au scrutin de mars destiné à renouveler le personnel politique régional. En fonction d’une méthode rodée au fil des rendez- vous de l’IEP, les animateurs questionneurs qui se sont succédés à la tribune ont tenté de délimiter trois périmètres à la confrontation. Ces deux challengers à la présidence du Conseil Régional ont eu, pour des raisons diverses, quelques difficultés à strictement respecter le cadre du débat préalablement défini.

Alain Rousset a inlassablement fait glisser les échanges sur un terrain où il manifeste une plus grande aisance : celui de la connaissance des dossiers de la Région qu’il préside et sur celui de la réforme territoriale dont il décline à l’envi les incohérences et les insuffisances. L’occasion était trop belle de pourfendre un représentant du gouvernement Sarkozy qu’il avait sous la main en la personne du Ministre du Travail et des Relations Sociales : Xavier Darcos. Ce dernier a esquivé autant que possible les questions dérangeantes.

 

Quelques effets oratoires faciles ont ponctué une rencontre marquée par la correction et le respect mutuel des intervenants, prouvant que ces valeurs ne sont pas devenues obsolètes malgré l’enjeu. Le respect des personnes existe encore, les deux débatteurs estimant que cette dimension - là, constitutive du patrimoine aquitain, n’empêche ni la rigueur ni l’âpreté des propos. L’alternance par exemple du « Tu » et du « Vous » est à ce titre révélatrice : le « Tu » était utilisé pour aborder les questions purement Aquitaines, quand le « Vous » marquait davantage la distance de l’homme en charge de la Région face au représentant du Terminator, verrouillé sur la mise au pas de ces fichues régions dominées par le PS.

 

Le premier thème proposé aux deux débatteurs concernait la motivation de leur entrée en campagne. Rappelons que les deux adversaires ont déjà croisé le fer à deux reprises et que leur rencontre n’avait rien d’une nouveauté. Pour Alain Rousset, faire campagne c’est l’envie d’aller plus loin et de pousser des projets qui n’ont pas encore été totalement aboutis. Évidemment, Xavier Darcos saisit l’argument, tente de le retourner à son profit : son adversaire est là depuis 12 ans et les choses auraient eu le temps de bouger… Étant donné que cela n’a pas été le cas, il propose tout simplement de procéder à son remplacement. Il appuie même un peu sur la banderille, considérant que la Région Aquitaine n’a pas encore réussi à trouver son rythme de grande région. A qui la faute ? Sur un plan personnel, le ministre considère qu’il est nécessaire de temps en temps de renouveler le contrat avec les électeurs malgré les risques. Et en l’espèce, il parle en connaisseur.

 

« Vous êtes sans le sou Monsieur le Ministre »…

Il ne faudra pas longtemps pour voir émerger la question «serpent de mer» de la

réforme territoriale, venue s’inviter dans le débat. Malgré tous les efforts des animateurs pour la circonvenir dans l’espace qui lui avait été réservé, cette question a ponctué la soirée au rythme de : « Vous êtes sans le sou M. le Ministre ».

 

Alain Rousset a dénoncé successivement un « Etat en faillite » qui essaye par tous les moyens de faire payer par les régions les dépenses qui lui incombent (L.G.V, renouvellement des campus...). Il dénonce ensuite cette réforme qui va mettre à mal les Régions en les ramenant à l’époque des Etablissements Publics Régionaux, avec un personnel politique régional constitué de conseillers généraux assez peu préoccupés par l’entité régionale mais beaucoup plus par la possibilité de récupérer à la Région des subsides au profit de leur mandat cantonal. La remarque peut aussi s’appliquer à bon nombre d’élus locaux, candidats aux régionales. L’entité Région risque de souffrir un peu plus de cette confusion des genres.

 

Du côté de Xavier Darcos, c’est-à-dire du côté du pouvoir politique en place, la réforme territoriale, au contraire, va établir de la cohérence entre régions et départements. Cela va permettre en particulier de sortir d’un enchevêtrement de financements croisés dans lesquels personne ne se retrouve. Pour lui, la réforme va permettre cette meilleure lisibilité qu’il réclame entre la multitude d’échelons administratifs qui encombrent le paysage français.

 

Avec la suppression de la Taxe Professionnelle, quid des moyens financiers de la Région ?

La disparition de la taxe professionnelle va mettre à mal l’équilibre financier des régions. Alain Rousset, pour sa part, porte à son actif le désendettement de la Région, et il reproche évidemment à l’État de ne pas avoir préparé l’alternance à cette taxe. Xavier Darcos, là encore, se réjouit du fait que le gouvernement auquel il appartient ait supprimé « cet impôt imbécile » dénoncé par tous les gouvernements, toutes tendances confondues, depuis longtemps. Sa crédibilité s’annonce beaucoup moins évidente quand il envisage son remplacement, et son propos ne convainc que moyennement. L’État a bien promis qu’il subviendrait aux besoins des collectivités en compensant l’absence de la taxe professionnelle. L’imprécision de l’argumentation a du mal à persuader l’auditoire, et ce serait bien la première fois que l’État tiendrait une promesse de cette nature !

 

En définitive, la réforme territoriale a permis un certain nombre d’échanges de bons mots entre les deux locuteurs. On a très bien senti que l’on touche du doigt l’un des enjeux essentiels du prochain scrutin et que les incertitudes sont nombreuses. En tout état de cause, les clarifications, si elles doivent intervenir, ne seront connues que beaucoup plus tard. On peut se préparer à une redistribution des cartes entre communes, communautés de communes, départements et régions qui ne feront pas que des heureux. Sans parler encore de la diminution du nombre d’élus, l’apparition de nouveaux conseillers territoriaux, et le risque tellement perceptible de voir la fiscalité locale s’abattre exclusivement sur les ménages. Alain Rousset pointait d’une part le fait que la diminution des emplois industriels pouvait légitimer la disparition de la taxe professionnelle mais que, d’autre part, la grande distribution dont les profits augmentaient considérablement était dispensée dans le même temps d’apporter une contribution qui serait naturelle et bien fondée.

 

La LGV en pôle position.

Un deuxième sujet émergeait des échanges et connaîtra à coup sûr un retentissement important dans la campagne des régionales, il agit de la LGV. Plus globalement, c’est la question des infrastructures routières et ferroviaires et des agressions qu’elle provoque sur le paysage. Au-delà de la LGV, on retrouve les combats d’arrière-garde sur la liaison autoroutière Langon Pau, et la nouvelle bataille de la liaison Pau Oloron. L’échange à cet égard est intéressant étant donné que les deux candidats manifestaient finalement une adhésion à la nécessité d’une LGV à la fois pour la desserte du Pays Basque et la liaison avec le nord de la péninsule Ibérique, mais aussi pour la desserte du Béarn et de la Bigorre. Ce qui offrait la possibilité à Alain Rousset de solliciter l’aide de Xavier Darcos pour rallier sa collègue la Ministre du Pays Basque.

 

On touche du doigt la complexité intrinsèque de ces dossiers, liée à celle des alliances en matière électorale, qui se noueront ou pas, autour ou au prétexte de ces enjeux. Devant la porte, Europe Ecologie distribuait un tract, histoire de se rappeler au bon souvenir des deux challengers.

 

Une nouvelle lisibilité pour l’entité régionale ? Pas sûr...

Avec ce débat, on peut se demander s’il a fait avancer ce que Xavier Darcos appelait la « lisibilité » de la Région. D’autres débats, d’autres rendez-vous seront nécessaires. On a pu noter, malgré tout, des appréciations assez voisines, voire des accords entre les deux candidats sur bon nombre de sujets. Le Président Rousset n’est pas tout à fait parvenu à placer tous les arguments préparés sur la lancée de son bilan. Il est vrai que le Professeur Ministre Darcos s’était par avance refusé à répondre à un QCM, des fois que …

 

Des débats plus contrastés seront nécessaires pour aborder des questions de fond avec une dialectique un peu plus affutée que celle qui s’est exprimée dans un échange très largement modulé et brimé dans sa spontanéité. Nous verrons prochainement avec l’entrée en lice des autres candidats comment évolueront les enjeux d’un scrutin, d’ores et déjà bien plombé par la réforme.

 

Yandé.